Classiques en scène: le ressac vital

<em>Antigone Sr. </em>du chorégraphe Trajar Harrell a été récompensé du prix Bessie pour la meilleure production.
Photo: Ian Douglas Antigone Sr. du chorégraphe Trajar Harrell a été récompensé du prix Bessie pour la meilleure production.

Déconstruits, relus, revisités : sur les scènes du Festival TransAmériques, qui s’amorce jeudi, les classiques resurgissent annuellement comme une vague de fond. Regard sur ces réappropriations essentielles.

Phèdre, Antigone Sr., Germinal, Le syndrome de Wendy : avec ces titres au programme, le Festival TransAmériques (FTA), rendez-vous annuel de la création scénique contemporaine, est loin de bouder ses classiques. Même si on ne les trouve pas toujours là où on les cherche. Tenez, ce Germinal n’a rien à voir avec l’oeuvre de Zola, sinon par boutade…

 

Reste que, dans cette huitième édition, les références aux jalons de l’histoire théâtrale, musicale ou littéraire « sont partout », selon la directrice sortante Marie-Hélène Falcon. Même dans Les thermes, installation extérieure sous forme de spa qui baigne ses « spect-acteurs » dans des boules de pensées stoïciennes pour susciter la discussion.

 

Toutefois, « on les déconstruit ou on écrit d’autres textes à partir d’eux, signale-t-elle. On les utilise comme arguments et on y met nos propres réflexions, désirs », dit celle qui en a vu passer, des relectures, en 30 ans. « Ils sont importants parce qu’ils sont la base de notre civilisation, mais aussi parce qu’ils nous parlent aujourd’hui, ils nous parlent de nous-mêmes. »

 

Todo el ciel sobre la tierra (El sindrome de Wendy) de l’Espagnole Angélica Liddell évoque l’île d’Utoya où 69 jeunes Norvégiens ont péri en 2011, condamnés à ne jamais vieillir. En trame de fond, c’est le mythe de Peter Pan qui se déploie. « Elle part du syndrome de Wendy, de l’abandon, qu’on trouve dans l’histoire de Peter Pan », précise Mme Falcon.

 

« La culpabilité, le péché et le jugement populaire sont des thèmes qui résonnent encore très fortement aujourd’hui », affirme le jeune dramaturge québécois Jérémie Niel à propos de son Phèdre. Nourrie des vers de Racine mais aussi des variantes grecque (Euripide), latine (Ovide) et italienne (Dante) de son héroïne, la pièce devient un huis clos à quatre personnages — Phèdre (Marie Brassard), Thésée (Benoit Lachambre), Hippolyte (Emmanuel Schwartz) et un coryphée contemporain (Mani Soleymanlou). Attiré par la magnificence du texte, il a aussi senti le besoin de se frotter à des personnages plus grands que nature.

 

Cet attrait pour les figures légendaires permet aussi, par rebond, d’aborder la beauté de l’ordinaire, du trop humain. Dans Built to Last, pour sa première pièce articulée à une musique préexistante, l’Américaine Meg Stuart convoque les chefs-d’oeuvre de la musique classique — Dvorák, Rachmaninov, Xenakis et l’emblématique Beethoven. Elle y confronte une danse chaotique, anarchique, ludique.

 

« J’aime travailler les décalages : entre ce que la musique représente [l’héroïsme d’un Beethoven, par exemple] et ce qu’est le quotidien », dit la chorégraphe, établie à mi-temps en Belgique et en Allemagne. Les danseurs tantôt essaient d’épouser l’esprit monumental de la musique, tantôt s’abandonnent à leurs propres envies et lectures.

 

« Ils changent constamment de style. On a cette liberté aujourd’hui. Et chaque style porte un regard sur le monde, dit-elle, se permettant quelques citations cachées, informelles de l’histoire de la danse — Isadora Duncan, Yvonne Rainer. C’est une façon de dire que chaque génération peut se réapproprier ces chefs-d’oeuvre à sa manière. » Au passage, elle secoue un peu l’utopie des valeurs universelles que portent ces monuments classiques.

 

Campée par le chorégraphe et performeur new-yorkais Trajar Harrell, Antigone Sr. a remporté un prestigieux prix Bessie. La légendaire figure tragique se mue ici en vedette travestie du voguing (danse urbaine issue des bars gais de la Grosse Pomme) transplantée dans le Greenwich Village qui a vu naître la danse postmoderne au même moment. Après tout, les rôles féminins du théâtre antique étaient joués par des hommes, les femmes n’étant pas reconnues comme citoyennes…

 

« Aujourd’hui, on voit tellement ça à travers le prisme de l’identité sexuelle, mais l’enjeu n’existait pas alors », souligne M. Harrell. L’anachronisme lui permet aussi de renouer avec l’esprit carnavalesque du drame grec. « Selon des études récentes, le théâtre grec n’avait pas la forme conservatrice qu’on lui connaît. Il était plus carnavalesque et dionysien que ce qu’on voit. Les gens en ont une interprétation très liée au XVIIIe siècle. »

 

La structure du récit, des dialogues et l’énergie d’Antigone demeurent. Mais point le texte, ici traversé par des références à l’émergence du voguing et de la danse postmoderne — la marche, l’oration. Vu il y a deux ans dans (M)imosa, Harrell poursuit ses croisements fous comme autant de manières de mettre en question les hiérarchies culturelles — et si le voguing avait frayé avec la danse postmoderne plutôt que de rester en marge ? — et, par la bande, l’identité sexuelle, mais surtout d’imaginer la performativité propre à la tragédie grecque.

 

« Il y aura toujours une tension entre ce que l’histoire devrait retenir, ce qui parle à toutes les époques et la nouveauté, dit-il. Mais il faut être conscient que ce qui a survécu au temps, ce qui a été canonisé, fait partie des institutions, est souvent aussi un outil du pouvoir dominant. Il ne suffit pas de le traiter avec vénération, il faut que ça nous parle. Il faut aussi se rappeler qu’il y a différents classiques — africains, japonais, féministes… Mais il ne faut pas non plus jeter le bébé avec l’eau du bain. »

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Les classiques en éclats

Phèdre
De Jérémie Niel
Du 26 au 28 mai à la Cinquième 
Salle de la Place des Arts

Todo el cielo sobre la tierra (El sindrome de Wendy)
D’Angélica Liddell
Les 27 et 28 mai au Monument-National

Built to Last
De Meg Stuart
Les 28 et 29 mai à l’Usine C

Antigone Sr.
De Trajal Harrell
Du 2 au 4 juin à l’Usine C

Le FTA, du 22 mai au 7 juin