Le salut par la diffusion

Photo: Illustration: Christian Tiffet

L’équilibre, il n’y a que ça. En morale comme en économie. En agriculture comme en culture.

 

Si l’offre augmente, il suffirait donc de hausser la demande pour rééquilibrer le système. Seulement, désolé, mais le Québec semble avoir fait le plein de ses « consommateurs culturels » depuis deux décennies.

 

En comparant les données québécoises, américaines et françaises, le spécialiste Claude Edgar Dalphond a montré que le Québec se situe en gros au même niveau de fréquentation culturelle, et ce, depuis vingt ans. Il y a bien quelques variations, plus de cinéphiles ici, par exemple, mais à peu près le même taux de fréquentation des musées partout. Mai bon, en gros, c’est du pareil au même.

 

« L’offre augmente, la demande stagne et le système culturel s’enferme de plus en plus sur lui-même, ditM. Dalphond en entrevue. On a un système de soutien de la culture axé sur l’offre. Le Québec publie, de mémoire, 40 % des livres du Canada mais ne compte qu’un quart de la population, avec une forte proportion d’analphabètes fonctionnels en plus. Les dépenses étatiques de soutien à la culture ont augmenté de plus de 157 % entre 1983 et 2004, mais la consommation est restée stable. Il faudrait donc changer de paradigme. Mais on m’a déjà dit au ministère de la Culture qu’on ne pouvait pas faire tourner un paquebot comme on fait virer une chaloupe… »

 

Claude Edgar Dalphond a publié Le système culturel québécois en perspective en décembre 2008, juste avant de prendre sa retraite comme conseiller en politique au ministère de la Culture et des Communications. Le document d’une centaine de pages, passé sous le radar médiatique et politique, synthétise ce qu’il a compris après trois décennies à fouiller dans les données et les analyses. C’est sa grande leçon de choses. Son plan pour faire virer le navire et éviter qu’il s’échoue.

 

Soutenir l’excellence

 

Alors, que faire ? Faut-il injecter plus d’argent dans le système ? Les artistes et les milieux concernés pourraient répondre oui, bien sûr. Le secteur du cinéma, réputé en crise, a été consulté l’an dernier avec ce résultat de conclusion prévisible voulant qu’il faille injecter plus de gros sous dans la machine.

 

« De l’argent supplémentaire, il n’y en aura pas, tranche le professeur Claude Martin de l’UdeM, spécialiste des politiques culturelles. Mais il y a du fignolage à faire. Au cinéma, si on augmentait le budget à 7 ou 8 millions par film, ça laisserait beaucoup de productions de côté. Et combien d’expositions peut-on monter avec le budget d’un seul long-métrage ? Ça aussi, c’est une question difficile. Et en voici une autre : que va-t-on faire avec les nouveaux artistes ? On ajoutera plus d’argent ? Il faut donc trouver le moyen de distribuer autrement les enveloppes qu’on a. Sinon, on est pris avec nos trente longs-métrages que peu de gens voient. Sinon, on est pris avec nos milliers de livres par année que peu de gens lisent. »

 

Simon Brault, le futur directeur du Conseil des arts du Canada (CAC), en prendrait certainement plus, d’argent pour son organisme, qui reçoit environ 180 millions de crédits parlementaires. Mais plus d’argent, pour faire quoi, là est la question.

 

« Il ne faut pas prendre des décisions quantitatives, dit-il. Il faut prendre des décisions qualitatives. […] Et si on ne fait qu’écouter ceux qui veulent davantage de subventions, on se fourvoie radicalement. Il n’y a pas d’avenir souhaitable dans l’augmentation de la surproduction. »

 

Il dit alors que tout le système se retrouve dans le même bain et que tous doivent admettre qu’il n’y a aucun avenir dans le « more of the same ». « Il faut revoir nos mandats, dit M. Brault. Il faut redéfinir ce qu’on entend par excellence, puis il faut légitimer le soutien à l’excellence par de vrais efforts de diffusion. […] Ce qui doit survivre dans le contexte de suroffre pharaonique c’est ce qui est indépendant, original, fragile. Et à long terme, il faut s’assurer que cette création exceptionnelle est fréquentée. »

 

À l’école de la culture

 

L’éducation semble détenir une partie de la solution. Si l’offre augmente, il semblerait logique de stimuler la demande de cette manière. « Le ministère de l’Éducation ne veut rien savoir de ça, résume le professeur Martin. Il y aurait un énorme effort à faire. On a beaucoup fait de chemin, mais il faudrait en refaire beaucoup. Ce qu’on a fait dans le passé devait être refait à l’avenir, tout en s’adaptant aux nouvelles techniques et aux nouveaux publics. Quand la télé est arrivée, la culture canadienne-française n’est pas disparue, au contraire. »

 

M. Dalphond, lui, n’aime pas parler d’« éduquer les publics », une expression qu’il trouve condescendante. Par contre, il souhaite que les politiques publiques tiennent compte de la participation citoyenne à la culture, la pratique d’un art et sa consommation avançant souvent en cordée. « Aller voir un match du Canadien, ce n’est pas faire du sport,dit-il. La participation culturelle ne doit donc pas uniquement se concentrer sur la fréquentation des lieux de spectacles ou des musées. »

 

Il recommande aussi aux grands acteurs et aux institutions de travailler davantage avec les municipalités, les commissions scolaires, les bibliothèques. Il souligne aussi que trop d’institutions semblent complètement déconnectées de la réalité démographique actuelle, ne serait-ce que de la population de fraîche immigration.

 

M. Brault cite un exemple tiré de Bordeaux, en France, où des lieux de théâtre ont développé des protocoles pour mieux s’implanter de manière organique dans leur quartier. « Il n’y a rien de pire qu’une forteresse isolée dans la cité, résume le président sortant de Culture Montréal, organisme de promotion du développement par les arts. Il faut aussi ramener cette idée qu’on entend presque plus : une responsabilité publique vient avec la réception de fonds publics. »

 

De même, il ne souhaite pas déléguer à l’éducation, mais plutôt intégrer la dimension culturelle dans toutes les composantes de la société, dans les hôpitaux par exemple, où il se dépense tout de même la moitié du budget de l’État.

 

« Il y a une grande conversation sociale à tenir autour de la culture, conclut Simon Brault, infatigable défenseur des arts et de la culture au pays. Il faut réinventer notre modèle. Il faut le refonder. Mais cette refondation se fait dans un contexte de surproduction culturelle. Si on n’admet pas cette réalité en partant, avec toutes les nuances nécessaires, on aura beaucoup de difficulté à mettre en place les réformes nécessaires. »