Les Zapartistes zappent la fin d’année

Nadine Vincent, Vincent Bolduc, Christian Vanasse, Jean-François Nadeau et François Patenaude.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Nadine Vincent, Vincent Bolduc, Christian Vanasse, Jean-François Nadeau et François Patenaude.

Après cette ultime édition, l’irrévérencieux rendez-vous annuel des Zapartistes ne sera plus. Une sortie de case pour mieux rebondir ailleurs, libéré du confort d’un moule devenu trop étroit pour ces idéalistes qui persistent et signent en refusant toutes formes d’entraves.

 

La formation humoristique Les Zapartistes a beau fouler les planches en toutes saisons, une large part de sa notoriété demeure intimement liée à son spectacle de fin d’année. Au fil des ans, le Zap est passé de curiosité à incontournable. En tournée à travers le Québec comme au Métropolis de Montréal, il rejoint un public toujours nombreux. Et fidèle. La nouvelle que Les Zapartistes offriront à partir de ce samedi leur Zap final a donc de quoi surprendre.

 

« Il y a plusieurs projets auxquels on veut se consacrer, mais on n’arrive pas à les mettre en branle faute de temps. Mine de rien, le show de fin d’année, on commence à l’écrire en septembre », explique Vincent Bolduc, vétéran de la Ligue nationale d’improvisation (LNI) ayant rejoint en 2011 les rangs du groupe formé en 2001. En dépit du départ de certains membres et de l’arrivée de nouveaux, le slogan des Zapartistes est demeuré le même : « Parce que rire est une si jolie façon de montrer les dents ». Sa philosophie n’a pas changé non plus. Pourfendre corrompus et coquins, exhiber les turpitudes des puissants et, surtout, faire fi de la langue de bois.

 

Ce détournement du réel, endémique au sein de la classe politique, cible de choix des joyeux drilles, n’a d’ailleurs pas sa place pendant l’entrevue réalisée au quartier général du groupe, avenue De Lorimier sur le Plateau Mont-Royal. Non que Les Zapartistes appartiennent à cette clique — à celle-là ou à une autre.

 

Ainsi donc, entre la première séance de remue-méninges et la dernière représentation du cru humoristique des Fêtes, cinq mois entiers s’écoulent. « Pendant cette période-là, on ne fait que ça, poursuit Vincent Bolduc. Ça ne laisse pas grand place pour écrire un autre spectacle. Cette année, on a quand même pu monter Ébullition, axé sur la parole citoyenne, et on a rejoué Le procès des Cinq, mais on aimerait créer des spectacles thématiques plus costauds, portant par exemple sur la religion, le territoire… On veut s’adresser au public plus souvent que juste dans la case du Zap, qui est une belle tradition, mais on n’est pas des gens de nostalgie. »


Sortir du cadre

 

Oui mais, oui mais… Les salles sont pleines, et il n’est pas courant de voir des artistes renoncer à cela au profit d’un risque artistique, aussi beau soit-il. « On n’est pas du type “courant”, rappelle Nadine Vincent. On s’est toujours dit, depuis le commencement, qu’on écrivait entre autres au bénéfice de notre propre santé intellectuelle. Là, on a un peu fait le tour. Notre revue de fin d’année a beau être souple, elle comporte un cadre, des contraintes, comme les imitations de premiers ministres, ce qui devient répétitif à la longue. » À ce stade-ci, le besoin d’explorer d’autres avenues se fait plus pressant.

 

« Une autre contrainte, c’est la durée, signale Christian Vanasse. On ne peut pas vraiment s’attarder sur un sujet, l’approfondir. On ne peut pas traiter d’un enjeu précis pendant huit minutes, même s’il est important pour nous. Il faut passer au numéro suivant. » La revue commande un survol ; c’est l’une de ses composantes intrinsèques. Or il est des enjeux que Les Zapartistes souhaitent explorer plus avant, d’où cette nécessité d’aller vers des spectacles thématiques.

 

Cet espace de réflexion, il appert qu’il est indispensable au groupe ; il est inscrit dans son ADN. « Le Zap est devenu une tradition, on l’a évoqué, et il y a quelque chose de beau dans les traditions : il y a du sacré, du partage, concède Jean-François Nadeau. Mais dans la tradition, il y a aussi une dimension prévisible, et même, oserai-je dire, confortable. Moi, si je suis dans ce groupe-là, c’est pour son militantisme. […] Je suis là pour faire bouger les choses, pour les faire avancer, pour dire quelque chose. Un groupe d’humour militant prévisible, ça ne marche pas. Il y a contradiction dans les termes, même si ça peut sonner pompeux. »

 

Pompeux, pourquoi donc ? « De déclarer qu’on veut changer le monde… ça peut en faire sourciller certains », d’intervenir Nadine Vincent. « Même au sein de notre public », de renchérir Jean-François Nadeau. Et pourtant, pourtant… c’est la voie que Les Zapartistes entendent continuer de suivre, coûte que coûte.


Ni confort ni indifférence

 

Il n’empêche, avec ou sans Les Zapartistes, qui ont su le politiser davantage, le concept du bilan annuel constitué de sketchs déclinés sur le mode bouffon, satirique, critique et/ou caustique, a plus que fait ses preuves. De Bye bye en Revue et corrigée, les Québécois se sont prononcés : ils aiment. Comment Les Zapartistes s’expliquent-ils cette affection pour la formule ?

 

« Je crois que ça remonte loin dans notre imaginaire collectif, suggère Christian Vanasse. On a parlé de traditions : au jour de l’An, dans les veillées, il y avait toujours quelqu’un qui venait raconter. Dans les camps de bûcherons… Oui, il y a peut-être un aspect qui renvoie aux conteurs. » Pour Jean-François Nadeau, la pertinence de l’exercice ne fait aucun doute. « On a besoin d’un bilan. On a besoin de ramasser nos idées et de voir les autres qui en font autant. C’est très fédérateur. »

 

On revient donc à la question initiale : pourquoi y renoncer ? Pour l’anecdote, une fois soumise, la proposition a vite été adoptée. François Patenaude s’est un peu fait tirer l’oreille, mais il s’est rallié de bon gré. « On fait tous des compromis à un moment ou à un autre dans le groupe, note-t-il. Je fais confiance à l’intelligence du groupe ; ça nous a toujours bien servis. »

 

Militants, engagés, et s’assumant comme tels, Les Zapartistes ne craignent-ils pas de créer un vide ? « On va au contraire remplir un espace plus vaste », promet François Patenaude. Du reste, de conclure Jean-François Nadeau : « On ne peut pas changer le monde en se limitant à la fin de décembre et au début de janvier. »

À voir en vidéo