Colloque sur l’humour - Peut-on rire de tout ? Oui, mais…

Un humoriste établi et populaire peut s’en permettre plus qu’un nouveau venu, dit Jacques K. Primeau. « Si on souhaite donner dans l’humour vexatoire, il faut assumer », a-t-il insisté.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Un humoriste établi et populaire peut s’en permettre plus qu’un nouveau venu, dit Jacques K. Primeau. « Si on souhaite donner dans l’humour vexatoire, il faut assumer », a-t-il insisté.

L’humour, c’est sérieux. On pouvait en tout cas le croire mardi à l’issue de la première journée du colloque L’humour sens dessus dessous, événement ouvert au public lors duquel chercheurs et praticiens de la chose comique échangent, débattent et réfléchissent. D’entrée de jeu, l’animatrice de la table ronde « Au temps de la rectitude politique », Marie-France Bazzo, a posé la question qui tue : peut-on rire de tout ?

 

Question en apparence simple qui a d’abord engendré des réponses consensuelles qui se sont par la suite nuancées à mesure que tout un chacun y est allé de précisions. Ainsi, les François Avard (auteur), Yves P. Pelletier (ex-RBO, réalisateur), Jacques K. Primeau (gérant et producteur), Frédéric Savard (ex-Zapartistes, auteur), Marc Laurendeau (ex-Cynique) et Julie Dufort (doctorante en science politique, enseignante à l’École de l’humour) ont d’office convenu que, oui, pour peu que l’on recoure au bon angle et à la bonne manière, il est possible de tourner n’importe qui et n’importe quoi en dérision. Comme le disait Frédéric Savard, on peut se moquer d’un groupe minoritaire, mais il est impératif de ne pas donner dans le « renforcement de clichés ».

 

Il y a aussi le messager, comme l’a remarqué Jacques K. Primeau. Un humoriste établi et populaire peut s’en permettre plus qu’un nouveau venu. « Si on souhaite donner dans l’humour vexatoire, il faut assumer », a-t-il insisté. Assumer que l’on sera détesté par bien du monde, mais aussi, parfois, mal compris.

 

L’aspect légal a également changé la donne, comme l’a noté François Avard. Le créateur des Bougon a en effet expliqué devoir soumettre ses numéros de Bye Bye à une armée d’avocats chargés de signaler tout potentiel litigieux. Marie-France Bazzo s’est d’ailleurs demandé si cette hantise de la poursuite à tous crins encourageait des réflexes d’autocensure. Encore là, on a évoqué l’angle et la manière, François Avard citant l’exemple de ce sketch consacré à la commission Charbonneau pour lequel il a utilisé les vraies réponses de participants en ajoutant des rires en boîte, transformant ainsi l’exercice en comédie de situation tout en mettant en relief l’aspect tristement loufoque desdites réponses servies à la commissaire.

 

Au mitan de la discussion, on a finalement identifié l’éléphant dans la pièce. « Peut-on rire des musulmans ? », s’est enquise Marie-France Bazzo. « Non, a répondu Marc Laurendeau. Cette religion se trouve au centre du débat sur la Charte de la laïcité. Elle est particulière ; elle a l’épiderme sensible : regardez l’épisode des caricatures de Mahomet ». François Avard n’en a pas moins promis de ne pas se dérober au prochain Bye Bye.

 

Une divergence de vues intéressante s’est également dessinée lorsque Frédéric Savard a déclaré être d’avis qu’il est de la responsabilité de l’humoriste d’attaquer le pouvoir. À cela, Yves P. Pelletier a opposé qu’il estimait plutôt que le rôle de l’humoriste est de faire rire, point. Voilà une autre question moins simple qu’elle n’y paraît.

5 commentaires
  • Richard Lupien - Abonné 27 novembre 2013 08 h 21

    Les humoristes au Québec dépolitisent...

    ...moi je crois que les humoristes sont en bonne partie responsables de la dépolitisation des citoyens québécois. Si vous avez regarder le gala JUSTE POUR RIRE lundi soir dernier, vous en avez eu la preuve. Surtout avec cet être innomable qui s'appelle Patric Huard, c'était plus que désolant, triste et décourageant.
    Au moins, il y a un Frédéric Savard pour sauver la mise

  • Yvon Bureau - Abonné 27 novembre 2013 09 h 49

    Comment l'humour

    peut aider à sortir la population du cynisme et non à l'augmenter?

    Tentative d'humour :
    Une Charte des voleurs canadiens.
    Pour les personnes qui réussissent à cacher du fisc plus de 150 milliards $$$

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 27 novembre 2013 11 h 58

    La majorite des humoristes quebecois

    sont tristes et ou vulgaires.Par contre les groupes comme les Cyniques,les RBO,les Zapartistes,les Bougons me font au moins sourire.... J-P.Grise

  • Colette Baribeau - Abonné 27 novembre 2013 13 h 02

    Rire de soi-même

    Quand j'écoute Nantel, je ris jaune; je ris souvent de moi-même. Ma nonchalance, mon laisser-faire, mon "pas de ça dans ma cour (mais dans la tienne)", mon désengagement souvent crasse. C'est toujours ça de pris.
    Le "virage moi-même" des humoristes (on y traite des affaires personnelles, de sa vie personnelles, de ses relations de couple, de ses cours de cuisine et de tous les tics inimaginables) n'est que le reflet de notre société qui glorifie la sphère personnelle. C'est aussi ces valeurs qui ont inspiré l'école québécoise des années 90.
    Mais je me souviens aussi d'un Jean-Marc Parent qui a osé arriver en chaise roulante et d'une Lise Dion en burqua...

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 27 novembre 2013 16 h 18

    RIRE DE TOUT: L'important, c'est la manière

    Il et certain qu'il y a, au Québec, une pléthore «décourageante» et «rapetissante» d'humoristes qui, à la longue, imposent un rire souvent benêt et vide, guidés qu'ils sont par un «formatage» qui finit par engendrer, sauf exceptions, un panurgisme qui, en ce qui concerne ma compagne (23 années ensenble) et moi-même, nous irrite et nous déprime.

    Nous ne sommes pas du tout des «agélates». Rire nous fait toujours plaisir. Toutefois, les «diplômés du rire», du moins la plupart d'entre eux, ne nous atteignent pas et, trop souvent, ils nous irritent et nous exaspèrent.

    Cela étant dit, je n'oublie jamais les propos de Marc Lévy et DAniel Mativat:


    « Interdit de boire, interdit de fumer, interdit de manger trop gras ou trop sucré, à force de vouloir nous faire vivre plus longtemps, c'est le goût de vivre qu'ils vont nous enlever.»

    (Marc Lévy)

    Ces propos vont dans le même sens que ceux de Daniel Mativat :

    ***«Aujourd’hui, c’est bien simple, on peut rire de tout à condition de ne pas se moquer des gros, des maigres, des riches, des vieux, des jeunes, des femmes, des homosexuels, des juifs, des Noirs, des flics, des autochtones, des malades, des handicapés, des fous, des chômeurs, des dynamiques patrons de PME, des flics, des militaires, des ayatollahs, des gourous, des immigrants de toutes sortes, des protecteurs de l’ail des bois et des défenseurs de baleines à bosses.»***

    Le vertuisme et la bien-pensance censurent tout rire original ou tout propos hors-normes.


    J'en ai assez!


    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias