Lumières vivantes

Toutes les créations Mini-Loop sont faites à la main à Montréal. Pour chaque objet, le visuel est fait à partir d’un collage de pellicules de film ou d’impressions multicouches sur acétates transparents.
Photo: Mini-Loop Toutes les créations Mini-Loop sont faites à la main à Montréal. Pour chaque objet, le visuel est fait à partir d’un collage de pellicules de film ou d’impressions multicouches sur acétates transparents.

Hugo Cantin a longtemps été derrière un ordinateur, jonglant avec des images d’animation, de films et de publicités. En 2011, il lâche tout pour se lancer dans le design d’objets lumineux fabriqués à partir de vieilles pellicules de films ou de photos. Aujourd’hui, son entreprise Mini-Loop reçoit des commandes de l’étranger et se prépare à tourner à la vitesse supérieure…

 

Hugo Cantin fait partie d’une nouvelle génération de micro-entrepreneurs de l’industrie DIY (Do It Yourself) : « J’ai lâché un emploi stable et bien rémunéré pour me lancer dans le design d’objets lumineux. J’avais besoin de toucher les choses, car sur l’écran tu ne sens pas ce que tu crées. J’avais aussi envie de tout faire par moi-même et d’être libre, sans patron ou hiérarchie. Je voulais ancrer mon travail dans une réalité, une continuité, sentir que ce qui sortait de moi, ce n’était pas juste des heures de travail alignées… », explique-il.

 

Il n’est pas seul à avoir voulu donner un sens à son existence en se lançant dans la microproduction, car de plus en plus de travailleurs sérieux quittent, comme lui, leur milieu de travail pour assouvir un besoin de créer de leurs propres mains. Grâce aux médias sociaux et à des plateformes de vente comme Etsy, ils parviennent en peu de temps à se faire un réseau de clients et à avancer. À Montréal, à Brooklyn et dans des villes comme Berlin ou Portland, aux États-Unis, le phénomène est en train de prendre beaucoup d’ampleur ; on parle même de « révolution industrielle ». Ces artisans-créateurs âgés de 30-40 ans tracent indiscutablement une nouvelle voie de consommation et de production. Depuis son petit atelier de la rue Bellechasse, Hugo Cantin, comme des dizaines de milliers d’autres, nous montre la voie d’un mode de vie plus simple, plus sensé, mais surtout plus viable et plus humain. Finis les intermédiaires et la perte de temps. On est bien loin du capitalisme excessif et de la mondialisation impitoyable.

 

Ressusciter des inconnus

 

Assez timide et discret, Hugo Cantin fait partie de ces êtres chez qui tout se passe dans la tête : il a du mal à raconter ses visions autrement qu’en les faisant. Avant de lâcher son emploi et de fonder Mini-Loop, le designer s’est consacré pendant quelques années à l’acquisition, au transfert, à la manipulation et à la diffusion de films d’archives amateurs (Home Movies). « Un jour, j’ai eu envie de détourner ce médium et de faire vivre la pellicule comme matière, dit-il. L’idée de boîtes lumineuses est venue naturellement » explique-t-il. Le designer achète ses pellicules « vintage » sur eBay. « Mon principal fournisseur est un collectionneur de l’Indiana. Un jour, il m’a dit qu’il avait un garage double rempli de films d’archives ! Il ne sait pas ce que je fais avec ses films, que je les coupe et les colle, j’imagine qu’il serait très surpris et peut-être offusqué s’il l’apprenait », dit-il.

 

Mais Hugo respecte ce média par-dessus tout et s’amuse à lui donner une seconde vie. Il aime l’idée de sortir les films du garage, de les libérer de leur bobine, de les exposer au grand jour et surtout de les visionner sans projecteur. « Lors d’une projection, une seule image défile, dit-il. Moi, au-dessus de ma table lumineuse, je me retrouve face à un festival d’images, de textures, de couleurs, de rythmes et de vibrations. Dans une boîte lumineuse de 4 pieds x 2 pieds, on peut retrouver jusqu’à 6000 images ! », explique-t-il.

 

Collage de vieux films

 

La toute première série de boîtes lumineuses était constituée de collages de films super 8. Puis le designer s’est lancé dans la conception de boîtes lumineuses avec des pellicules 16 mm et 35 mm. « Dans ces séries-là, le choix de la matière première est primordial, dit-il. Si l’image est trop saturée, on ne voit rien et les couleurs sont effacées. L’idéal, ce sont les films comportant des scènes épurées qui donnent des images très claires avec une dominante de couleur intéressante à exploiter », dit-il. Le designer s’est imposé une règle de travail : n’utiliser qu’un seul film par boîte lumineuse et respecter les séquences ou les coupures naturelles du film.

 

Lanterne magique

 

Les créations de Hugo Cantin font penser à la lanterne magique, l’ancêtre du cinéma, non pas pour la forme, mais pour l’illusion qu’elles produisent. La lanterne est née au XVIIe siècle, et c’est une boîte optique qui permettait de projeter des images féeriques sur un mur ou un écran. Les scènes à projeter étaient peintes à la main sur des plaques de verre et comportaient certains effets d’optique pour donner l’illusion du mouvement. La lanterne magique fut la machine à rêver la plus spectaculaire que le public ait connue pendant des siècles, permettant aux spectateurs de visionner des images de voyages, de vie quotidienne, de scènes érotiques, et de rêver en se projetant dans ces images.


Hommage aux photographes

 

Les designs lumineux de Mini-Loop sont une forme de lanterne magique et Hugo Cantin est un prestidigitateur qui sait faire vibrer notre imaginaire. Dans son travail récent, le designer utilise beaucoup les vieilles cartes postales du photographe français Jacques Biederer, un des maîtres du fétichisme chic et romantique. « Ce sont des documents de collection que je cherche à réutiliser d’une manière contemporaine, sous une forme qui s’inspire de l’imagerie holographique. » Le designer aime aussi le travail du photographe français Étienne-Jules Marey ainsi que celui du Britannique Eadweard Muybridge, renommé pour ses décompositions photographiques du mouvement au XIXe siècle.

 

Voyeurisme délicieux

 

En regardant de très près la lampe de table Ephemera #01, on découvre un célèbre cliché d’Eadweard Muybridge représentant Miss Larrigan en train de danser. Dans la lampe de table, le designer a d’abord traité les images en transparence avant de les imprimer sur différents plexiglas qu’il a espacés d’un huitième de pouce dans la boîte. Lorsque la boîte s’allume, l’image renvoie une profondeur et s’habille d’une aura indéfinissable, tandis que la danseuse reprend vie. L’érotisme du corps émerge de la boîte et imprègne l’imaginaire de celui qui regarde. Pendant un court instant, on se sent délicieusement voyeur, et ce phénomène se produit avec la majorité des oeuvres de Hugo Cantin. « J’adore travailler avec ces images du passé, dit le designer. Elles ont une candeur et une élégance que l’on retrouve rarement dans les clichés d’aujourd’hui », dit-il. À l’ère de la superficialité visuelle, ces clichés pleins de vie ont quelque chose de délicat et de précieux qui nous ramène au plus profond de nous-mêmes, à la beauté des choses et de la vie.


Fait à Montréal

 

Toutes les créations Mini-Loop sont faites à la main à Montréal. Pour chaque objet, le visuel est fait à partir d’un collage de pellicules de film ou d’impressions multicouches sur acétates transparents. Une feuille d’acrylique protège les images de chaque oeuvre et un éclairage LED fixé sur l’intérieur du cadre de la boîte procure une lumière diffuse et durable. Le cadre de chaque oeuvre est en merisier russe et comporte un vernis naturel clair comme simple protection. L’exécution est impeccable et les oeuvres se détaillent entre 120 $ et 400 $, pour la plupart.

 

« J’aimerais aller vers le design d’intérieur », dit Hugo Cantin. Celui qui rêve de murs lumineux vient de voir son voeu exhaussé par un client new-yorkais qui lui a passé une commande pour la réalisation de trois boîtes lumineuses grand format destinées aux espaces d’une tour de la 30e Rue à Manhattan. Maître de l’illusionnisme et du merveilleux à petite échelle, Hugo Cantin n’est pas près de voir s’éteindre ses créations…


Collaboratrice