Les créateurs numériques manifestent leur besoin de reconnaissance

Le paradoxe est tout sauf virtuel : les contenus culturels numériques et interactifs produits au Québec jouissent d’une popularité grandissante ici, mais sont également érigés en modèles partout dans le monde, où les web-documentaires, web-séries et oeuvres narratives conçues pour passer d’une installation physique à l’écran d’un téléphone ou d’une tablette s’illustrent régulièrement dans des concours et festivals d’envergure. Or cette nouvelle forme d’art et de médiatisation de la culture souffre d’un manque criant de reconnaissance de la part du gouvernement et de l’absence d’un cadre de financement public taillé à sa mesure, déplore aujourd’hui un groupe d’une dizaine de créateurs, de producteurs et de diffuseurs qui donnent corps quotidiennement à cette nouvelle industrie.

 

Dans un Manifeste pour les nouvelles écritures, publié ce jeudi matin sur le site du Devoir, ce groupe, formé entre autres de Philippe Lamarre, producteur chez Toxa, de Vincent Morisset, réalisateur chez AATOAA, et de Yako, directeur de création chez decod.ca, réclame du coup que « les artistes et producteurs » du Québec qui « changent le visage mondial du numérique » voient désormais leur art reconnu à sa juste valeur, c’est-à-dire comme une forme artistique en soi plutôt que « comme une déclinaison d’autres formes d’expression », est-il écrit. Ces personnes demandent également à Québec de mettre le financement public au diapason avec la réalité créative et culturelle qu’elles sont en train de façonner, et ce, en répondant adéquatement aux nouveaux besoins induits par ces nouvelles formes d’écritures.

 

Scénario mutant

 

« Nos oeuvres ne peuvent pas être financées sur les mêmes bases que le cinéma ou la télévision, résume le producteur Antonello Cozzolino, un des signataires du manifeste, et en ce moment, elles tombent un peu en dehors des cases [des formulaires]. Le scénario d’une oeuvre numérique et interactive n’est pas linéaire. Il évolue au fil de la production, il mute avec les choix technologiques, il passe par le code de programmation… et en ce moment, cette réalité n’est pas synchrone avec les critères d’évaluation du financement conçu pour d’autres industries que la nôtre. »

 

La publication de ce manifeste, qui souligne l’importance pour le Québec de mettre en place « les circonstances favorables à l’émergence d’une culture d’écriture interactive », survient alors que vendredi, le Groupe de travail sur les enjeux du cinéma québécois (GTEC) va déposer officiellement au bureau du ministre de la Culture son rapport sur l’avenir de cinéma, et ce, sans que le document porte une « mention notable » sur « la création numérique », soulignent les signataires de cet appel à la reconnaissance, dont plusieurs ont pris part à la consultation sur cet avenir, dans un contexte de mutation des formes et des lieux de diffusion de la culture. Le besoin d’un « soutien financier dédié et durable pour les artistes et entreprises culturelles numériques »avait alors été mis en relief. Tout comme l’urgence d’adopter des outils pour archiver leurs créations.

 

La SODEC réagit

 

À l’autre bout du fil, François Macerola, coprésident de ce groupe de travail, mais aussi président de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), reconnaît que la « mention » n’est pas « énorme », mais ajoute que la reconnaissance de ce milieu et de ses besoins est malgré tout en marche. « Pour nous, le numérique est une réalité, a-t-il indiqué mercredi au Devoir. Nous attendons l’adoption par le ministre de la Culture de sa stratégie numérique qui devrait nous permettre par la suite de concrétiser les demandes qui nous ont été faites par ce milieu. » Cette politique ministérielle est attendue d’ici la fin de l’année. La SODEC dit avoir transmis à Québec les besoins financiers qui pourraient répondre à plusieurs demandes de soutien lancées par l’univers des créatifs numériques. « On espère que tout va être en place pour que ces montants soient intégrés dans les nouveaux budgets de l’État », dit M. Macerola.

 

Pour les signataires du manifeste, l’enjeu est important, « le média québécois curateur et diffuseur d’oeuvres interactives d’auteurs », malgré l’effervescence et la créativité de ce milieu, n’ayant pas encore vu le jour, écrivent-ils. « Car le numérique est déjà sorti des écrans », et du coup, des écrans radars des oraeganismes publics d’aide et de financement.