Prix Denise-Pelletier - La comète est devenue diva

Michel Bélair Collaboration spéciale
Monique Leyrac a connu une faste carrière de chanteuse et comédienne, entre autres.
Photo: Source BANQ Monique Leyrac a connu une faste carrière de chanteuse et comédienne, entre autres.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2013

Au moment où l’on commençait à peine à parler de « Révolution tranquille », Monique Leyrac est arrivée comme une comète dans un monde pas encore éclos. Et aujourd’hui, enfin, le Québec sait s’en démontrer reconnaissant avec un prix qu’il lui attribue.

 

Tout à coup, au début des années 1960, on semblait ne plus entendre que sa voix cristalline donnant une existence ô combien palpable aux textes lumineux d’un certain Gilles Vigneault, sur les musiques d’un tout jeune Claude Léveillée. Un pays de géants ordinaires, de lacs, d’hivers et de forêts surgissait soudain, porté par la voix d’une sirène.

 

Ce fut le triomphe absolu, unanime. La consécration partout d’une interprète d’exception chantant un pays fait d’images neuves et fortes. Les tournées sur toutes les grandes scènes du monde. Des prix en Pologne, en Belgique, partout. Invitée par Brassens. Par l’Ed Sullivan Show et bien d’autres. La comète était devenue diva…

 

De Piaf à Brecht

 

Pourtant, tout avait commencé bien avant. Quelques années après la fin de la dernière grande guerre, on retrouve déjà Monique Leyrac au Faisan doré avec Charles Aznavour, Pierre Roche et Jacques Normand animant les turbulentes nuits de Montréal. Elle tourne en Europe et au Liban dès 1950 en chantant surtout les succès d’Édith Piaf et elle décroche bientôt un contrat chez RCA Victor : de 1949 à 1979, elle enregistrera là des dizaines et des dizaines de 78-tours puis de 45-tours. Après l’énorme succès du premier 33-tours en 1963, une bonne vingtaine de microsillons et de CD ont suivi.

 

En parallèle, elle fait aussi de la radio : à CKAC dès 1943, puis à Radio-Canada en 1951, elle fait déjà connaître Félix Leclerc, Raymond Lévesque et Jacques Blanchet aux auditeurs de Baptiste et Marianne. De 1962 à 1964, elle anime Plein soleil, une émission de variétés, avec Pierre Thériault, et quelques années plus tard, elle enregistre une série de 39 émissions pour la radio de CBC, à Toronto.

 

Au cinéma, on la voit dans Les lumières de ma ville, de Jean-Yves Bigras (1950), le premier film musical québécois, puis dans le court métrage que Claude Jutra consacre à Félix en 1958 (Félix Leclerc Troubadour). Plus tard, elle tournera avec Paul Almond (Act of the Heart, 1970) et dans un moyen métrage de l’ONF sur Félix Leclerc (C’est la première fois que je la chante, 1988).

 

Quand arrive la télé, on la voit partout. Dans des téléromans et des téléséries, bien sûr (Anne-Marie, Préméditation, Les enquêtes Jobidon et même Les dames de coeur beaucoup plus tard), mais aussi aux Beaux Dimanches et comme animatrice avec Dominique Michel et Élaine Bédard.

 

Mais c’est loin d’être tout ! On oublie trop souvent, par exemple, à quel point Monique Leyrac était une comédienne exceptionnelle. Elle fut de la première équipe du TNM de Jean Gascon et compagnie et on la retrouve en France avec Les trois farces, de Molière, dès 1954, puis avec Le dialogue des Carmélites, de Bernanos, Le malade imaginaire, de Molière, et L’idiote, de Marcel Achard, entre 1955 et 1958. Son répertoire est vaste ; elle joue tout autant dans Richard II que dans Bérénice ou Le dindon, de Feydeau. Il s’étend même au fil des décennies jusqu’en 1995, puisqu’on la retrouve en Alice Gendron dans Le voyage du couronnement, de Michel-Marc Bouchard.

 

Mais tout le monde vous dira qu’elle connaît le plus grand succès de sa carrière de comédienne en Polly Peacham dans l’Opéra de quat’sous, de Brecht ; le TNM présente ce spectacle exceptionnel — avec un éblouissant Jean Gascon dans le rôle de Macheath ! — en 1961 au vieil Orpheum, rue Sainte-Catherine, puis à Québec ensuite. Ce fut ma première sortie au théâtre professionnel et c’est là qu’est née ma passion pour la scène. Merci.

 

Des lumières rouges dans le brouillard

 

Au téléphone, la voix de Monique Leyrac a toujours des accents de soie bordée de velours. À 85 ans, cette grande dame à l’intelligence pétillante se montre vive, drôle, et plonge volontiers dans ses souvenirs, même si « c’est un peu fatigant de se pencher sur son passé, parce que tout remonte en même temps… »

 

Elle qui a reçu une multitude de prix tout au long de sa vie avoue d’abord qu’elle ne connaissait pas le prix Denise-Pelletier. « Je ne peux donc pas être jalouse, lance-t-elle d’une voix souriante. Mais on m’a fait comprendre que c’était un prix important et que l’État rend ainsi hommage à une carrière ; alors, je veux bien. »

 

Elle raconte aussi qu’elle n’est pas vraiment au fait de ce qui se passe aujourd’hui dans le secteur de la chanson : « Vous savez, je connais très mal ce qui se fait maintenant ; je l’avoue, je me sens un peu étrangère. C’est probablement à cause de mon âge, mais je ne me reconnais pas tellement dans les textes que j’entends parfois. La clientèle est différente, plus jeune aussi probablement… Et puis, je me suis mise à la musique classique, c’est d’abord ce que j’écoute maintenant. »

 

N’empêche qu’elle s’allume en racontant sa première rencontre avec Gilles Vigneault… « Ça s’est passé à Québec au début des années 1960, dans un restaurant, après une représentation de l’Opéra de quat’sous. Je discutais avec mon mari lorsque j’ai vu un grand jeune homme que je ne connaissais pas s’avancer à notre table pour me féliciter. » C’était Vigneault, bien sûr, qui avait lui aussi assisté au spectacle.

 

Monique Leyrac poursuit. « Après les compliments d’usage, il m’a dit qu’il voulait venir à Montréal pour me rencontrer et me proposer des chansons. Je lui ai dit que nous rentrions en ville après le repas et qu’il pouvait se joindre à nous s’il le désirait… et on s’est retrouvé dans l’auto. C’est moi qui conduisais et il y avait tellement de brouillard que j’ai passé toute la nuit à suivre lentement les petites lumières rouges du camion qui nous précédait. Gilles, lui, pendant ce temps, en a profité pour me chanter toutes ses chansons. J’ai été séduite sur le coup. »

 

Ensuite, tout est allé très vite. Quelques mois plus tard, nous sommes en 1962, Radio-Canada propose à Monique Leyrac une émission spéciale des Beaux Dimanches ; c’est là qu’elle chantera Vigneault et Léveillée en public pour la première fois. Elle travaille ensuite intensément avec les deux jeunes hommes à partir des textes de Vigneault ou des musiques de Léveillée — « L’hiver, par exemple, c’était au départ une pièce musicale de Léveillée que j’aimais beaucoup et j’ai demandé à Gilles d’y mettre un texte. Mais, la plupart du temps, c’était l’inverse » — et le fameux disque Monique Leyrac chante Vigneault et Léveillée est lancé en 1963, avec tout le succès que l’on sait.

 

Bientôt, elle ajoute des textes de Sylvain Lelièvre, Claude Gauthier et plusieurs autres à son répertoire et, à peine deux ans plus tard, elle se mettait à tourner, ambassadrice d’un Québec tout neuf, sur les plus grandes scènes du monde, de Paris à Moscou en passant par Londres et New York, sans oublier Winnipeg et Yellowknife. Et sans compter tout le reste dont on n’a pas parlé ici.

 

Voilà ce que ça donne quand une petite travailleuse d’usine de Rosemont décide de tout investir, à 15 ans, dans des cours de diction et de théâtre…


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