La folie contaminante de «Cirkopolis»

Avec sa neuvième création, le Cirque Éloize présente un spectacle où se côtoient les univers du cirque, du théâtre et de la danse.
Photo: Philippe Larocque Avec sa neuvième création, le Cirque Éloize présente un spectacle où se côtoient les univers du cirque, du théâtre et de la danse.

L’identité est un thème cher au Cirque Éloize. Après l’avoir exploré sous l’angle de l’appartenance à un clan dans le très urbain iD, l’attendu Cirkopolis, neuvième création de la troupe, vient pousser le questionnement identitaire avec l’émancipation du bureaucrate étouffant dans l’austère milieu administratif.

« Trop souvent, on passe notre vie à essayer d’être quelqu’un d’autre ou d’être dans une situation qui n’est pas tout à fait ce qu’on aurait voulu, et on veut se permettre de rêver », explique Jeannot Painchaud, directeur artistique du Cirque Éloize et metteur en scène sur cette production qui fera cette semaine la première montréalaise après une tournée qui a commencé l’an dernier à guichets fermés à Helsinki. « Ça semble très sérieux tout ça, mais il y a des images fortes, et l’idée de rire et de s’évader est très présente dans Cirkopolis. C’est du cirque, tout de même ! »

Campé dans une ville-usine aux airs d’avant-guerre qui broie toute individualité, ce conte met en scène pour la première fois un personnage principal (plutôt qu’un groupe) cherchant à contaminer la monotonie de son environnement par sa folie et celle de onze autres acrobates interprètes.

« Il y a un univers un peu totalitariste », ajoute l’artiste, qui s’est inspiré du cinéma de Fritz Lang (Metropolis) et de Terry Gilliam (Brazil) ainsi que de 1984 de George Orwell et de Kafka.

La mise en scène de ce nouveau chapitre du cycle cirque-danse-théâtre qu’a entamé Éloize avec iD en 2009 est cosignée par M. Painchaud et le hardi chorégraphe Dave Saint-Pierre (La pornographie des âmes, Un peu de tendresse bordel de merde). Un Dave qu’on n’a pas l’habitude de voir, mais dont on reconnaît la signature, assure M. Painchaud, qui se l’est adjoint pour sa folie et son dynamisme. « J’avais envie d’avoir une signature forte, et Dave a cette capacité d’amener beaucoup de puissance sur scène. On remarque souvent des choses plus clichées de lui, mais il a une profonde poésie qui apporte toujours un angle différent sur les choses. »

Transgression

 

Pour quelques jours, le Cirque Éloize dépose ses valises à la Place des Arts pour une quatrième fois. Les deux renouent pour leurs anniversaires respectifs : le jubilé pour la PdA et l’entrée dans la vingtaine pour Éloize.

Il en a parcouru, du chemin, depuis sa naissance dans la chaleur des îles de la Madeleine en 1993. Plus de 440 villes plus tard, il mettra cette année les pieds sur un continent qu’il n’avait toujours pas exploré. En compagnie de ses acrobates de différentes nationalités, choisis selon les destinations visitées, la troupe s’arrêtera à Johannesburg, en Afrique du Sud. Alors qu’Éloize s’était concentré depuis quatre ans sur une Europe que la crise économique fait tourner au ralenti, la prochaine année marquera aussi un retour en force aux États-Unis.

« À nos débuts, se rappelle le directeur artistique, on nous appelait« The Circus in a Suitcase »,parce que le cirque en salle, ça n’existait pas. Éloize était parmi les pionniers à proposer des spectacles en salle alliant cirque, théâtralité et musique. Transgresser les codes traditionnels pour créer une nouvelle forme d’art et aller à la rencontre d’un public différent était déjà au coeur de notre travail. »

Et ce mouvement n’est pas près de s’arrêter, car d’ici à ce qu’Éloize souffle vingt autres bougies, Jeannot Painchaud anticipe que cette « rencontre » entre le spectateur et l’artiste sera plus organique. Avec l’accès aux technologies, le spectateur ne se contente plus de la simple proximité avec l’artiste sur scène, il recherche une authenticité et un contact privilégié. « Les gens ne veulent plus seulement voir un spectacle. À l’ère de YouTube, il y a un intérêt pour l’artiste et sa vie personnelle. Les gens veulent savoir ce qu’il mange et ce qu’il fait dans la vie. Ils ont besoin de cette intimité avec lui. [En cherchant des façons de créer ce type de rencontre] on peut facilement se dénaturer et perdre son identité. Cette chose-là est fragile. Et on n’a pas fini de l’explorer. »

 

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