Effort de guerre: un patrimoine menacé de sombrer dans l’oubli

Photo: Anja Borck
L’ancienne Canadian Power Boat Company est le dernier témoin de l’effort de guerre montréalais le long du canal de Lachine. L’édifice tombera sous le pic des démolisseurs en 2014, qui marque le centenaire du début de la Première Guerre mondiale. Ironie du destin, qui illustre le rapport paradoxal qu’on entretient avec le patrimoine industriel.

Son humble architecture n’a pas l’effet « wow » des complexes industriels transformés en lofts luxueux. Les murs du 4000, Saint-Patrick portent pourtant un pan d’histoire méconnue de l’industrie de la guerre à Montréal. Récit qu’une cascade d’événements récents risque de condamner au quasi-oubli.

Effet domino. En septembre 2012, la Ville expulse la quinzaine de locataires du 4000, Saint-Patrick, exproprié afin d’en faire la cour de service — le garage des véhicules — de l’arrondissement du Sud-Ouest. Celle-ci venait de subir le même sort à cause des plans du nouvel échangeur Turcot et cherchait à se reloger.

Un an plus tard, l’édifice vacant de l’ancienne Canadian Power Boat Company (CPBC) attend son sort. La Ville n’a pas encore statué sur la portion à démolir. « Le comité de démolition ne se réunira pas avant les élections », indique son porte-parole, François Goneau. Mais, selon un document officiel, les jeux semblent faits.

« Les plans et devis sont complétés à 75 %. Les travaux de décontamination des sols se feront de septembre 2014 à septembre 2015. La construction débutera en septembre 2015. » Les plans de la firme d’architecture Lemay prévoient démolir les deux tiers de l’édifice pour reconstruire des volumes à peu près équivalents.

Bateaux de guerre

Érigée vers 1940, la CPBC construisait de petits bateaux rapides (speed boat) en bois destinés aux troupes alliées pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis, la compagnie a élargi sa production aux pièces d’avion et à d’autres embarcations. Vers 1947, le chantier naval cède la place à une manufacture de jouets, Line Bros Ltd, jusqu’en 1965.

Selon l’historien de l’art Jean Belisle, le bâtiment de 1300 m2 est le « dernier témoin de la contribution de Montréal à l’effort de guerre le long du canal de Lachine », berceau de l’industrialisation canadienne. Dès 1995, le gouvernement fédéral en reconnaissait « l’importance historique nationale » dans une évaluation patrimoniale. En 2004, l’arrondissement l’inscrivait dans sa liste d’immeubles « de valeur patrimoniale exceptionnelle ».

Outre son lien direct à l’effort de guerre montréalais, dont il reste assez peu de témoins, d’autres motifs liés à l’histoire sociale et industrielle, selon Anja Borck, doctorante en histoire de l’art de l’Université Concordia, qui a fait du CPBC un des cas d’étude de sa thèse. Elle y compare le traitement du patrimoine industriel au Québec et dans son Allemagne natale, qui le défend d’ailleurs bien mieux, même quand il est lié aux années noires de la guerre.

« C’est dans cet édifice que, pour la première fois, les femmes participent à une industrie qui les excluait jusque-là », souligne-t-elle. Comme les hommes étaient au front, la compagnie qui formait sa propre main-d’œuvre a embauché massivement les femmes. Elles représentaient 30 % des 1400 employés, une première dans cette industrie réputée masculine.

L’édifice témoigne aussi d’une approche innovante de la construction en béton armé et a gardé presque entièrement son aspect original, fait valoir l’historienne.

Déficit historique

Plusieurs facteurs jouent contre la sauvegarde du patrimoine industriel, dont la notion même, attribuée à l’Anglais Micheal Ricks, remonte seulement aux années 1950.

« Le Québec ne valorise pas beaucoup ce qui est historique dans le sens de “document historique”, juge Anja Borck. On remet toujours les dossiers [patrimoniaux] à des architectes, dont le premier souhait est de créer, donc de transformer les édifices. » Un réflexe qui conduit souvent à les dénaturer, selon elle.

Elle souligne aussi le fait que les municipalités, qui ont le pouvoir de désigner les éléments du patrimoine culturel, sont dépendantes de l’impôt foncier. Et que les experts en patrimoine n’ont qu’un rôle de conseil et non contraignant, contrairement à l’Allemagne et à plusieurs autres pays.

« Les municipalités n’ont alors aucun intérêt à mettre de vastes sites sous protection patrimoniale, qui court-circuite la possibilité d’aller chercher des taxes plus élevées. Il faut beaucoup de sensibilisation citoyenne pour faire pression sur les municipalités afin qu’elles agissent contre leurs propres intérêts économiques. » D’où le blogue qu’elle alimente, quebecindustrialheritage.blogspot.ca.

Au-delà de la valeur de la CPBC, son traitement reflète bien le rapport paradoxal qu’on entretient à l’égard du patrimoine, qui plus est de sa frange industrielle. Selon Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal, il illustre « les variations dans le traitement des dossiers de patrimoine au fédéral où ce n’est pas une grande priorité surtout quand il s’agit de patrimoine industriel, davantage incompris des autorités. »

Alors, imaginez celui qui est encore plus spécifiquement lié à la fabrication des guerres…
« Les guerres ont beaucoup joué dans notre appréciation collective de ce qu’est le patrimoine, note M. Bumbaru. Cependant, le patrimoine de l’effort de guerre auquel appartiennent ces nombreuses installations industrielles aujourd’hui négligées ou menacées, est moins glorieux pour bénéficier d’une sympathie du public qui exigerait une conservation. »
2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 22 octobre 2013 08 h 57

    Quoi ?

    Une usine comme une autre. Plutôt que ce symbole de guerre, conservons les villages anciens et charmants, les églises, écoles et couvents qui étaient souvent les seuls édifices ayant un peu d'élégance dans nos petites villes. Conservons les Vieux Montréal, Québec et Trois-Rivières. Et quel dommage qu'on ait complètement défiguré ce qui était jusque vers 1950 la splendide rue Sherbrooke, de la rue Delorimier jusque loin dans l'Ouest, avec ses arbres, son alignement de grandes maisons élégantes de style et de gabarit pas trop disparate, ses institutions (Hôpital Notre-Dame, Écoles du Plateau, des Beaux-Arts et autres, McGill, Musée des Beaux-Arts, Soeurs Grises, Collège de Montréal) et son Ritz. Conservons la superbe vue qu'on a du Nord sur l'Université de Montréal et l'Oratoire. Conservons le Village Olympique. Et les environs du vieil Hôtel de Ville de Hochelaga. Et le peu qui reste des vieux Longueuil et Laprairie. Et les environs de l'église de Boucherville. Et la route du Mont St-Hilaire, etc., etc.

  • Pierre Boucley - Abonné 22 octobre 2013 15 h 26

    Valoriser les derniers exemples de l'effort de guerre (1939-45)

    Bravo pour votre intérêt pour le patrimoine, mais celui des plate-bandes fleuries et des rues charmantes d'autrefois n'en est qu'une facette. Ce dont parle ici l'article, c'est le témoignage que constitue le patrimoine construit pendant la seconde guerre mondiale, qui témoigne de l'effort gargantuesque fourni (et payé) par tous, et qui a été pratiquement ignoré jusqu'à présent. L'excuse qu'on entend le plus souvent pour laisser ce témoignage de côté, est qui tout ce qui était relié à la guerre, y compris l'effort industriel massif, c'était une "affaire d'Anglais", ce qui n'est vrai qu'en partie. Les centaines de milliers d'ouvriers (et particulièrement, d'ouvrières) qui ont travaillé dans les usines de guerre étaient plus qu'impliqués. Une part énorme de la population en a profité, la faisant sortir de la misère des années 30. Les Québecois ne sont malheureusement pas trop ferrés en ce qui a trait à l'histoire contemporaine, particulièrement celle de la seconde guerre mondiale. Garder en vie (par voie de recyclage) ces édifices, ça fait partie du devoir de mémoire.