Rachid Badouri: l’âge de la machine

Rechargé, le nouveau spectacle de Rachid Badouri présenté ces jours-ci au théâtre Saint-Denis à Montréal, pose au critique un dilemme cornélien. On aime bien Rachid Badouri ; sa bouille élastique, son énergie contagieuse, ses facéties linguistiques, son plaisir évident à occuper la scène, à bien occuper la scène… Oui, on aime Rachid Badouri. Mais. Mais force est de reconnaître que ce spectacle-là n’est pas à la hauteur de son talent, ici dilué dans une machine inutilement lourde.

 

L’argument est simple : après trois ans d’absence, l’humoriste retrouve son public (visiblement ravi, il faut le dire) avec dans sa besace une collection de souvenirs et d’anecdotes.’M’est arrivé ceci,’m’est arrivé cela. Mariage, deuil, charte… Au mitan, Rachid Badouri aligne les clichés ethniques et fait écho aux peurs irrationnelles que ceux-ci éveillent parfois. La salle est hilare. Puis, l’humoriste expose la bêtise desdits clichés avant d’en rajouter une couche. On le sent alors en pleine possession de ses moyens.

 

Temps fort : une irrigation du côlon cauchemardesque. Oui, c’est limite pipi-caca, mais c’est hilarant. Temps mort : une allégorie laborieuse associant femmes et piscines, le modèle hors terre étant apparemment préférable à celui, pourtant séduisant, creusé, plus susceptible de devenir public. On flirte avec la misogynie ordinaire, quoique le numéro en question est présenté du point de vue du père de l’humoriste, l’un de ses personnages les plus populaires.

 

De teneur comique inégale, l’ensemble manque de cohésion. L’avant-dernier numéro consacré au décès de la mère de Rachid Badouri, événement traumatique et d’office émouvant, part d’un sentiment noble, mais le rendu pose problème. Le dispositif technique envahissant (des projections sur écrans géants plutôt moches, une musique triste insistante) écrase l’émotion plutôt qu’il la rehausse.

 

D’ailleurs, l’humoriste est au sommet de sa forme lorsqu’il fait fi des carcans structuraux. Quand il digresse et interagit avec la salle, il fait flèche de tout bois. C’est dans ces moments-là qu’on préfère Rachid Badouri : débridé, au naturel. Car on l’aime bien, Rachid Badouri. Et on est convaincu qu’avec sa bouille élastique, son énergie contagieuse, ses facéties linguistiques et tout ça, il n’a nul besoin d’apports logistiques accessoires pour offrir un bon show.