La famille von Trapp, derrière le mythe

Sam von Trapp, fils de Johannes, est à la tête de l’auberge.
Photo: Jacinthe Tremblay Sam von Trapp, fils de Johannes, est à la tête de l’auberge.

Séjournant à Stowe au Vermont, on met le cap vers la Trapp Family Lodge, au milieu des montagnes vertes. Les pensionnaires y skient l’hiver, mais gravissent les sentiers de forêt l’été et yodlent en sourdine. D’autres ne font que passer, attirés par l’aura de légende que dégagent les lieux. L’architecture de l’auberge est d’influence autrichienne, les costumes des employés de même. L’edelweiss fleurit sur une rocaille, vivace et entretenue, comme le mythe von Trapp.

 

Et dans un sentier de forêt derrière l’auberge, vous contemplez la belle chapelle de pierre que Werner von Trapp, l’un des enfants du premier lit, a construite de ses mains. Deux faons surgissent. À croire qu’on nous fournit les enchantements…

 

Le rocambolesque et admirable destin de cette famille chantante d’Innsbruck, ayant fui le nazisme en abandonnant villa et respectabilité, n’aurait pas suffi à créer leur immense légende. Pas même la qualité de sa chorale clanique. Tout est question de représentation.

 

La comédie musicale de Robert Wise The Sound of Music (La mélodie du bonheur), avec Julie Andrews, Christopher Plummer et une ribambelle de jeunes acteurs, sous les magnifiques panoramas alpins, vaut à ces Américains d’origine autrichienne une gloire durable. Diffusé en 1965, cinq fois oscarisé, reprogrammé sur les chaînes télé au cours du temps des Fêtes, ses chansons agrippées à la mémoire collective comme vers d’oreille, ce film culte, trente ans après sa mise au monde, avait déjà attiré 220 millions de spectateurs.

 

Librement adapté du livre de Maria Augusta von Trapp, aspirante religieuse devenue baronne chantante et mère adoptive d’une vraie tribu, The Sound of Music portait à l’écran, lui donnant un second souffle, la comédie musicale ayant d’abord fait les beaux jours de Broadway. Deux films allemands les avaient précédés.

 

Mais de tout cela, Maria ne récolta pas grand-chose. Elle avait vendu au départ ses droits d’adaptation pour 9000 $. Des années plus tard, les compositeurs lui versèrent 1 % de leurs droits d’auteur, par courtoisie. Rien du pactole. Ce qui l’a fait grincer des dents.

 

À l’auberge, l’envers du mythe nous fascine soudain. Depuis quatre ans, un circuit historique von trappien y est organisé pour remettre les pendules à l’heure.

 

Rappelons que les Trapp se sont installés en fermiers à Stowe au cours des années 40, que peu à peu ils louèrent des chambres, puis tinrent auberge et réputée station de ski et de randonnée.

 

On y visite aujourd’hui le ravissant et émouvant cimetière privé où plusieurs membres de la famille reposent, dont le couple Georg et Maria (morte en 1987, quarante ans après lui). Le circuit s’adjoint la projection d’un documentaire, The Real Maria (1984), coproduit avec la Yorkshire Television Company et la BBC.

 

Prisonniers d’une fiction

 

On parle aussi avec Sam von Trapp, fils de Johannes, à la tête de l’auberge. Son père, né en sol américain, est le fils de Maria. Sam von Trapp ne chante pas et affirme n’avoir vu The Sound of Music qu’une fois. Comme ses frères et soeurs, avant lui (il ne reste que quatre survivants : Maria, née du premier lit, Johannes, Eleonore et Rosemarie), le sujet l’irrite. Pas facile d’être prisonniers d’une fiction.

 

« Dans ma famille, on ne parlait pas de The Sound of Music, explique Sam von Trapp. Ça a été difficile pour nous. D’un côté, le film a attiré du monde à l’auberge, de l’autre, il comportait beaucoup de fiction. Quant aux retombées, on n’en a pas profité. Et puis, les Trapp sont des personnes paisibles, qui n’aiment pas trop le brouhaha. »

 

Le film gommait leur réalité. Les enfants ne se reconnaissaient guère dans leurs personnages à l’écran. Incidemment, leurs noms avaient été changés. Agathe refusa longtemps de le voir, Maria (la fille) attendit quatre ans, Rupert le trouva larmoyant… Tous s’entendaient pour juger le profil de leur père trop dur.

 

À travers le documentaire de la BBC, la caméra suit la baronne lors d’un retour à Innsbruck, dans l’ancienne villa familiale (réquisitionnée après leur départ par les nazis), au couvent, etc. Elle coupe court à la fiction de sa passion pour le capitaine. Il demanda sa main : « Je lui ai répondu en pleurs, explique-t-elle : “Les soeurs ont dit que je devais vous épouser.” » La baronne, de 25 ans la cadette de son époux, avoue avoir mis du temps à s’habituer à la vie conjugale, se sentant au départ plus proche des enfants.

 

Maria était une dame de fer (« une forte personnalité », dit laconiquement son petit-fils Sam) et son mari, un doux, « ennuyeux », assuraient certains. Le gars des vues arrange bien des choses. Quant au film, Maria se réjouissait surtout d’y avoir figuré en arrière-plan aux côtés de sa fille Rosemarie et de sa petite-fille Barbara, lorsque Julie Andrews chante I have confidence in me. Elle avait le sens du spectacle et surfa quand même sur la gloire du film.

 

Sauf que les entraînantes chansons d’Oscar Hammerstein et Richard Rogers sur scène et à l’écran n’avaient rien à voir avec le répertoire mi-classique mi-folklorique des Trapp. Leurs chants, pourtant gravés sur disques, sombrèrent dans l’oubli.

 

Dans la boutique de l’auberge, on se prend à acheter leur disque One Voice (« Les voix qui ont inspiré The Sound of Music », lit-on sur la pochette), s’émerveillant devant pareille fusion vocale, la beauté des chants, les noëls surtout.

 

Spoliés de leur répertoire, les Trapp se sont sentis par ailleurs otages d’un feel good movie. Eux qui connurent maintes frictions familiales - les tournées de la chorale avaient été exigeantes. Certains voulaient se marier, s’établir ailleurs, ce qui dégarnissait le choeur, suscitait des tensions. La fille Maria, plus tard religieuse missionnaire, vécut la dépression. Longtemps, la vocation de l’auberge les divisa. Mais ils s’aimaient aussi, et tout s’estompe.

 

Sam von Trapp évoque la possibilité de créer à l’auberge un musée familial. Mais la première lodge brûla de fond en comble en 1980, enflammant des souvenirs. Maria von Trapp, semble-t-il, ne s’en est jamais remise.

 

Restent au mur des photos, passionnantes pièces d’archives, avec la tribu à Innsbruck, à Stowe ou à l’étranger, à travers les décennies, posant à peu près toujours en costume folklorique, souriant pour la postérité, et pour la fiction sans doute, sans le savoir, mais déjà.