Montréal complètement cirque - Ludor Citrik: l'enfer, c'est l'autre

Étiqueté à tort «clown trash», Citrik, se révèle plutôt un anarchiste suprême, une impressionnante bête de scène.
Photo: Sileks Étiqueté à tort «clown trash», Citrik, se révèle plutôt un anarchiste suprême, une impressionnante bête de scène.
Un grand éclair, un sac de plastique d’où sort un avorton pas joli, tignasse hirsute et nez difforme. Quelqu’un est né. Il n’est rien, il est juste lui, vierge, tel quel.
 
C’est l’entrée en matière de Qui sommes-je? Une fable abrasive sur la construction de l’identité où le clown Ludor Citrik varlope allègrement tous les fondements de l’éducation, des conventions sociales et du savoir-vivre. Étiqueté à tort «clown trash», Citrik, se révèle plutôt un anarchiste suprême, une impressionnante bête de scène, qui sous son jeu brut et animal accouche d’une critique sociale salement décapante. Aie! 
 
Titulaire de la raison et de l’autorité dans le cirque traditionnel, le clown blanc, partenaire de scène de Citrik, prend ici la peau d’un vrai homme, tantôt médecin, tantôt homme d’affaires ou politicien. 
 
Aussitôt né, l’ingénu Citrik cherche qui il est, appelle, chiale. «J’comprends rien!», «Pourquoi j’suis là?» Trop de questions! On lui fiche une «suce» dans le bec, une couche aux fesses. Toisé, examine, pesé, c’est le début de la domestication à petit feu. 
 
Comme un bébé sans balises, Ludor analyse le monde avec des yeux vierges, pataud, innocent. S’ensuit une série de scènes tordantes où le personnage découvre son corps, joue dans sa couche-culotte, passant de la phase anale à la phase orale, découvre la faim, la soif. «Bravo!, encore!» Dans les exclamations niaises du clown blanc, n’importe quel parent entend son écho. Puis c’est la dictature du paraître, du superficiel qui s’abat quand le clown découvre un miroir et se transforme «fifille» roucoulante.
 
Tu veux manger? Tu veux boire? Pour ça, il faut montrer patte blanche. «À table! Faut pas gaspiller!» Malgré le caractère un peu trop caricatural du clown blanc, le ridicule des sommations répétées aux enfants saute aux yeux. Mais comme une boule de glaise impossible à modeler, Ludor demeure rétif, viscéral, imperméable. On lui fout une gifle, et c’est la rage, la vraie, avec l’écume aux lèvres. Le JE à l’état brut. 
 
Obéissance, soumission, autoflagellation : tout finit par s’apprendre, à la dure parfois. Mis en punition, le rejeton découvre ensuite son sexe avec son miroir (où vit son double), dans un tableau désopilant sur la jouissance. Pris dans la prison invisible des conventions, le clown rompt le quatrième mur pour interpeller le public. Au passage, il se fout de la gueule de l’artiste, dopé aux applaudissements, chien-chien des spectateurs. Petit à petit, Ludor est enfin diagnostiqué «normal», mais le naturel revient vite au galop. 
 
L’individu peut-il rester vrai dans la dictature des conventions? Pour le savoir, il faut aller voir cette performance coup-de-poing, pas vulgaire, mais franchement brute et corrosive, qui explore les recoins lumineux et sombres de la condition humaine. Cédric Paga livre dans Qui sommes-je? un tour de piste puissant, truffé de jeux de mots et d’images-chocs. Entre rires et malaises, il mène le public par le bout du nez du début jusqu’à la fin.

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