Montréal complètement cirque - Mort aux bouffons, vive le clown!

Cédric Paga, connu sous le nom de scène de Ludor Citrik, affirme avoir créé son personnage de clown corrosif « pour amener le clown là où on ne le voit pas, du côté de la violence, de la porno, et aussi des SDF ».
Photo: Sileks Cédric Paga, connu sous le nom de scène de Ludor Citrik, affirme avoir créé son personnage de clown corrosif « pour amener le clown là où on ne le voit pas, du côté de la violence, de la porno, et aussi des SDF ».

Montréal complètement cirque consacre cette année tout un volet à l’art clownesque. Un genre souvent mal aimé, associé aux pitres à nez rouge et aux tartes à la crème. Or, le cirque contemporain fait naître une vague de clowns nouveau genre. Portrait d’un art qui se renouvelle.

« J’haïs les clowns ! » Le seul mot clown évoque chez plus d’un adulte une réaction épidermique, le plus souvent entraînée par l’image cauchemardesque du bouffon en perruque afro, forçant les rires à coup de gags éculés et de ballons en forme de petit chien. Or, le cirque d’avant-garde ramène sur scène des clowns grinçants, tantôt philosophes, toujours pourfendeurs de l’ordre établi. Ce n’est plus le rire à tout prix que l’on traque, c’est l’émotion brute.


Les trois spectacles clownesques proposés dans le cadre de Montréal complètement cirque (MCC) illustrent bien ce parti pris. Bien que tous très différents, ils rendent compte d’une discipline qui cherche à couper court avec les préjugés associés aux clowns, pour retourner aux sources d’un art né dans la dissidence et la critique sociale.


« On pense que les clowns, c’est fait pour les enfants. Or, un bon clown fera peur aux enfants ! Les clowns ne sont pas gentils a priori, ils sont violents, anarchistes, bien qu’il en existe plusieurs variations. Il faut encore se battre contre les clichés, nés au cours du dernier siècle », soutient François Cervantes, directeur artistique de la Compagnie L’entreprise, auteur et metteur en scène.


Le caillou dans le soulier


À l’origine, la figure du clown est née pour contester l’ordre établi, la chose étant plus facile à faire sous les habits d’un bouffon. Seul ce dernier pouvait critiquer ouvertement le roi et sa cour, et c’est ce bris de l’interdit qui provoquait l’hilarité, plus que les gags eux-mêmes. Repris dans la commedia dell’arte et le théâtre élisabéthain, le clown est incarné par un personnage bourru, lourdaud, mais cynique. D’où le nom de clown, issu de klot, qui veut dire « motte de terre » ou paysan.


Le clown mièvre et bébête est une invention purement moderne, née au XVIIIe siècle dans la foulée de la naissance des cirques équestres anglais. Bouche-trou, le clown sert alors à distraire la foule entre les performances des autres artistes. Récupéré par une industrie du cirque en plein essor au XXe siècle, le bouffon à gros nez se fait de plus en plus inoffensif, destiné à rameuter les foules d’enfants sur les gradins.


Les années 1900 ont vu naître de nouvelles générations de clowns, comme les Fratellini, Achille Zavatta, Oleg Popov et Slava Polounine, artistes à part entière devenus des stars, portant toutefois souvent les attributs du genre : visage blanc, nez rouge et manteau de clodo.


Nouvelles figures clownesques


« Aujourd’hui, plusieurs artistes reviennent au clown qui est à la marge, qui interroge le système. Le clown, c’est la critique qui s’exprime par l’émotion brute en court-circuitant l’intelligence », reprend François Cervantes.


Cédric Paga, connu sous le nom de scène de Ludor Citrik, est de cette eau. Lauréat des Jeunes talents de cirque en 2002, après avoir créé Je ne suis pas un numéro, le clown « sale » et corrosif présente ce samedi Qui sommes-je ?,une prestation parfois caustique, vilainement tendre, qui cultive l’étrangeté, toujours livrée à vif.


« On essaie de faire naître un proto-clown, de créer un homme à partir de rien. Mon Auguste représente toutes les figures de l’autorité : celui qui éduque, le père, l’homme politique, le prêtre, à la limite, le médecin qui nous dit quoi faire. J’ai créé ce personnage en 2006 pour amener le clown là où on ne le voit pas, du côté de la violence, de la porno, et aussi des SDF [sans domicile fixe] », dit ce dernier.


L’ex-étudiant en études littéraires a défroqué après un stage en art clownesque et des études en danse butô. Il n’a du clown traditionnel qu’un vague nez en forme de patate pétrifiée et cultive les paradoxes. Ce clown trash, c’est la réponse à sa propre colère intérieure, confiait-il en entrevue en 2006. Dans Qui sommes-je ?, il incarne un être naissant. Un homme (un bébé ?) apparaît sur scène quasi nu, emprisonné dans un plastique transparent, étiquette à l’orteil, comme un corps sorti de la morgue… ou de la maternité. « Pour moi, le clown chamboule le statu quo avant d’être drôle, il joue sur le confort du public en remettant en question le vrai et le faux. Je cherche l’intelligence dans la bêtise, je suis une figure du désordre », explique-t-il.


Montréal complètement cirque présente aussi Le 6e jour, production de la troupe de théâtre française la Compagnie L’entreprise, où la clown Arletti réinvente la création du monde. L’artiste Catherine Germain incarne ce personnage ingénu et espiègle, dans une création quasi philosophique inspirée de la Genèse. Dans Le 6e jour, la clown remplace au pied levé un savant venu discourir sur la création de l’humanité. « Le sujet, ce n’est pas tant la critique du monde que sa découverte et la spontanéité d’un être qui expérimente en direct la création de l’univers. Elle découvre l’eau, la lumière, les animaux, la terre. La bestialité est parfois très présente », explique Catherine Germain, qui a littéralement mis au monde cette Arletti il y a 25 ans.


Formée au théâtre, la comédienne n’est pas insensible aux préjugés qui collent à la figure du clown. « À partir du moment où tout bascule, les préjugés tombent. Pour moi, la peau du clown m’a permis de donner au théâtre cette faculté de tisser un lien direct avec le public, de faire naître des émotions viscérales. »


Les Espagnols de la troupe Escarlata Circus viendront eux aussi présenter leur propre vision décalée du monde dans Pugilatus, un ring de boxe où se joue le grand match de la vie. Un regard absurde et délirant, où les clowns exorcisent la mort. Sans nez rouge.

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