Le monde à la carte

Globe terrestre, France, 1799.
Photo: Source Musée Stewart Globe terrestre, France, 1799.

Le monde a changé plusieurs fois de visage. Le Musée Stewart en fait la démonstration en sortant de son imposante collection des cartes de villes, de continents, de la Terre, des astres et même de contrées imaginaires. La nouvelle exposition nous transporte dans un voyage dans le temps, non seulement parce que les mappemondes étiquettent parfois des régions aux noms désuets, tels que Tartarie, Barbarie ou Pays des Hottentots, mais aussi parce qu’elles illustrent à grands traits la vision qu’on se faisait de la planète et des étoiles selon les époques.


Tantôt à tâtons, tantôt à l’aide d’instruments scientifiques, le contour des con tinents, les frontières et les rivières ont été dessinés sur des surfaces planes et des globes avant de pouvoir être observés depuis l’espace. Ces illustrations, aux allures techniques et éducatives, matérialisaient l’image que l’humain se faisait de sa région, de la Terre, de l’univers et, du coup, fixaient une certaine conception de l’espace et du monde, qu’elle soit politique, économique ou poétique. De là toute la richesse de la nouvelle exposition 20 000 lieux sur la Terre, inaugurée cette semaine au Musée Stewart.


« N’essayez pas de trouver une carte au trésor. Il n’y en a pas. Le trésor, c’est la collection », dit Guy Vadeboncoeur, directeur exécutif et conservateur du Musée Stewart. N’empêche, certaines pièces s’avèrent uniques, comme un globe terrestre en verre réalisé au tournant du XIXe siècle. Aussi, on peut parfois rester de longues minutes devant un seul planisphère pour en explorer la profusion de détails, souvent écrits, dessinés et colorés minutieusement à l’aide d’une loupe. Le Musée Stewart a d’ailleurs eu la brillante idée de donner accès à une vingtaine de ces cartes par un écran tactile permettant de grossir les traits.


Ces objets précieux, qui étaient souvent affichés ou installés dans les cabinets pour épater la galerie, avaient une valeur autant encyclopédique que décorative et esthétique. Les cartouches encadrant la plupart des mappes fascinent par leurs délicats dessins de paysages de villes, de vêtements pittoresques ou de moments charnières de l’Histoire. Et que dire des cartes du ciel qui déploient tout le talent des graveurs dans leur figuration des constellations ?


Un message


D’autres cartes géographiques s’assument pleinement comme des allégories. « C’est parfois une représentation de la puissance de celui qui les commande, souligne M. Vadeboncoeur. La carte, c’est un message. » Ici, un découpage volontairement irréel de l’Europe adopte la sihouette d’une reine, situant l’Espagne à la tête pour imager sa domination. Là, les frontières des Pays-Bas se collent aux formes d’un lion. Un autre dessin néerlandais, quant à lui, tourne en dérision un monde bouleversé par les grandes explorations en habillant un planisphère d’un costume de fou du roi.

 

Le rôle dans l’histoire


Certaines cartes, plus austères, méritent plutôt notre attention pour le rôle qu’elles ont joué dans l’histoire. La carte de l’Amérique du Nord, élaborée par John Mitchell en 1755, est l’une d’elles. « Sa carte murale n’est pas colorée et n’est pas plus spectaculaire qu’il ne le faut. Mais, elle a des renseignements importants. Tellement importants que cette carte a été utilisée par les Britanniques lors de la négociation de la paix de 1763 », explique M. Vadeboncoeur.


L’exposition retrace aussi les avancées scientifiques qui ont permis de clarifier l’image de notre planète. Au départ, elle brandit des toiles du XVe siècle avec des territoires à la silhouette familière, mais aux proportions tordues, exagérées ou amplifiées. Les cartographes comblaient alors souvent les vides inexplorés en ajoutant des monstres ou des bêtes fantastiques. Puis, les cartes se sont élargies, à l’instar de l’horizon des explorateurs. Le profil du Nouveau Monde était parfois laissé inachevé, alors qu’ailleurs des géographes anticipaient ses contours.


Loin de tourner en dérision ce processus parfois maladroit, M. Vadeboncoeur s’émerveille. « Ce qui est impressionnant, c’est de voir que dans ces représentations où l’on voit se dessiner l’Amérique, il y a déjà une compréhension de la forme que vont prendre ces nouvelles terres inconnues. On n’avait pas de satellites, ni d’avion, mais on se faisait cette image mentale », souvent à partir d’observations, d’ouï-dire et de déductions. Une représentation de la Scandinavie, quant à elle, situe dans l’océan Atlantique des îles inspirées des légendes.


M. Vadeboncoeur se montre une fois de plus compréhensif. Après tout, on retrouvait jusqu’à tout récemment une île Sandy près de l’Australie sur Google Map et dans de sérieux atlas, alors que cette île n’existait tout simplement pas.


Mais les techniques se sont tout de même affinées et perfectionnées au fil du temps, calibrant la cartographie selon une échelle. De vieux instruments d’astronomie, de navigation et d’arpentage viennent rappeler dans les vitrines leur contribution. Des grilles cartésiennes ont imposé un souci d’exactitude, parfois au grand dam de certains dirigeants qui ont constaté que leur pouvoir s’étalait sur un territoire plus restreint qu’ils ne le croyaient.


Un regard sur notre monde


Le parcours mène à une carte militaire de l’Angleterre, conçue durant la Deuxième Guerre mondiale, dont la précision avait son pesant d’or, comme le laisse comprendre l’énoncé « Not to be published » qui la coiffe. Le monde a donc évolué, et les cartes aussi. Dans un dernier clin d’oeil humoristique, l’exposition superpose les mappes des métros de Londres et de Montréal sur leurs anciennes cartes respectives.


Malgré nos connaissances, la cartographie demeure encore un regard posé sur notre monde, selon nos besoins, nos idées et nos aspirations. Cette leçon nous est donnée par l’une des premières cartes de l’Amérique, qui avait fait pivoter le continent à 90 degrés pour simplement mieux l’adapter à la décoration. Le nord à gauche et le sud à droite ? Pourquoi pas ?


 

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