Ville ouverte sur l’art

L’Atelier cocotte, mené par Isabelle Auger, fabrique des lampes végétales en utilisant des essences locales, comme le merisier et l’érable.
Photo: François Pesant Le Devoir L’Atelier cocotte, mené par Isabelle Auger, fabrique des lampes végétales en utilisant des essences locales, comme le merisier et l’érable.

Curieux et amoureux d’art, courez : ce sont plus de 100 créateurs qui ouvrent les portes de leurs ateliers jusqu’au 12 mai dans la rue Parthenais à Montréal, où la sixième édition de la Virée des ateliers convie le grand public à une rencontre en trois lieux et trois mondes qui s’entrelacent : arts visuels, métiers d’art et mode.

Création, cohabitation, coopération. C’est suivant ces nobles principes que s’unissent chaque année, depuis 2009, les artistes de la rue Parthenais ayant pignon sur rue dans les anciennes usines textiles du quartier. Ces créateurs québécois de tout acabit - sculpture, photographie, estampe, mode, peinture, vidéo, design - dévoilent pendant quelques jours leurs oeuvres et espaces de création, ces endroits chéris et secrets, à qui souhaite connaître les rouages du métier.


« L’intérêt, c’est de montrer qu’il y a différentes possibilités de s’organiser, de développer l’entrepreneuriat culturel dans le quartier, explique Mélanie Courtois, coordonnatrice de la Virée des ateliers pour la Société d’investissement de Sainte-Marie (SISM). Et c’est aussi une vitrine pour sensibiliser le public au travail de création, pour montrer le temps et l’énergie que ça exige, pour partager. »


Partager son art


À parcourir les ateliers des trois bâtisses - l’immense édifice Grover, construit en 1923, le Chat des artistes et, petit nouveau cette année, la coopérative Lézarts -, on constate bien vite que ce goût du partage est généralisé. Des salutations sonores fusent dès qu’on passe la tête dans un cadre de porte, les artistes délaissant volontiers leurs oeuvres pour en discuter au milieu de la poussière, des odeurs de colle et de peinture.


« On est très isolés dans nos ateliers, et là, on sait qu’il va y avoir des milliers de visiteurs. On est curieux, on appréhende aussi, mais pour nous c’est important de se confronter au public », glisse Adeline Rognon, présidente du conseil d’administration de la coopérative d’habitation Lézarts, où vivent 33 artistes en arts visuels et médiatiques. C’est dans la Chaufferie, l’espace de diffusion où se tiennent régulièrement des happenings et des expos collectives, que 13 artistes de Lézarts accueilleront les visiteurs dans une sorte de « cabinet de curiosités ».


La métaphore est de l’artiste multidisciplinaire Annie Conceicao-Rivet, qui voit dans ce tête-à-tête avec le public une façon de partager une démarche artistique de longue haleine, voire de fournir un « espace éducatif ». « On voit souvent les arts visuels comme quelque chose d’élitiste, d’homogène, où on ne se parle qu’entre nous. Mais au contrai re, c’est un langage et un langage n’est pas un monologue, avance-t-elle. L’exercice, c’est de parler aux autres, d’entrer en communication. Sauf que nous, notre langage, c’est le visuel. »


En parcourant les dizaines d’ateliers répartis dans les trois lieux de création - à un jet de pierre l’un de l’autre -, les visiteurs pourront à loisir questionner les artistes sur leurs inspirations, leurs matériaux fétiches et la fabrication de leurs oeuvres, des informations qui se rendent rarement au bout de la chaîne sans la présence du créateur.


Une façon de « s’approprier le produit quand il y a une personnalité derrière », illustre Jinny Lévesque, cofondatrice de Noujica, une fabri que d’accessoires vestimentaires écologiques.


Pour un achat local


Même si la Virée se veut avant tout une rencontre amicale, elle s’inscrit aussi dans la vaste mission de « revitalisation locale » de la SISM, l’organisme mis sur pied en 2008 pour servir de levier économique et social au quartier Sainte-Marie - qui, avec son voisin Saint-Jacques, regroupe au sein du pôle des Faubourgs quelque 10 000 emplois du secteur culturel.


Ces créateurs et artisans souhaitant aussi vivre de leur art, la Virée est une occasion pour eux de promouvoir et de vendre leurs créations.


L’événement fait d’ailleurs partie, explique Mélanie Courtois, d’un « système d’incitatifs » visant notamment à garder les locaux des Faubourgs « abordables et accessibles », ceux-ci ayant bien failli être transformés en condos, il y a quelques années, en raison de la pression immobilière dans le secteur.


Dans son Atelier de la forêt au plancher constellé de taches de peinture, Claude Leblanc constate que la Virée a eu de bonnes retombées. « J’ai vendu six toiles l’an passé durant la fin de semaine. Ça me permet d’en vivre », lance le peintre, qui prévoit tout de même doubler le prix de ses oeuvres.


Pour Jinny Lévesque, qui fait affaire avec des entreprises de réinsertion sociale pour la fabrication des pièces de Noujica, l’achat local doit nécessairement se coupler d’une sensibilisation plus large. « Quand il y a des conflits comme en ce moment au Bangladesh,on constate que le local est important. Que les crises économiques, on les vit localement. »


À cet égard, le principe de « grande famille » propre aux centres d’artistes est déjà, de l’avis des artistes rencontrés, un moyen de survivre collectivement tout en montrant que le milieu se tient les coudes - même si les disciplines artistiques sont parfois loin d’être complémentaires. « Ce sont trois secteurs d’activités semblables, les gens ont l’habitude et commencent de plus en plus à travailler ensemble », remarque Mélanie Courtois.


Travailler ensemble apparaît donc ici comme un mot d’ordre plus qu’une contrainte. « En s’associant avec le Grover et le Chat des artistes, on sent qu’on peut avoir un impact dans le quartier, sur sa vitalité, croit l’artiste en installation sonore Claudette Lemay, qui vit depuis 10 ans à la coopérative Lézarts. C’est comme une nouvelle expérience. »