Le requin, ce monstre fragilisé

«Ce sont des animaux ultraperformants, qui ont survécu à 400 millions d’années d’évolution et réussi à s’adapter à toutes sortes de conditions. Et nous, en 50 ans, on est en train d’éliminer je ne sais combien d’espèces», dit Louise Julie Bertrand, du Centre des sciences de Montréal.
Photo: François Pesant - Le Devoir «Ce sont des animaux ultraperformants, qui ont survécu à 400 millions d’années d’évolution et réussi à s’adapter à toutes sortes de conditions. Et nous, en 50 ans, on est en train d’éliminer je ne sais combien d’espèces», dit Louise Julie Bertrand, du Centre des sciences de Montréal.

Inaugurée jeudi au Centre des sciences de Montréal, l’exposition Requin : prédateur ou proie ? résume, par son simple intitulé, l’inversement de rôle qui s’opère actuellement dans l’océan. Grand prédateur millénaire, le requin est désormais menacé par une espèce qu’on connaît mieux : l’homme.


Avec ses airs impitoyables et son armée de dents esquissées en un sourire inquiétant, le requin a traversé l’histoire en nourrissant bien des peurs et des imaginaires. Qualifié de « monstre marin » par Hérodote au Ve siècle avant notre ère, ce « terrible » animal tant redouté par les héros de Vingt mille lieues sous les mers a achevé de terroriser les baigneurs dans Les dents de la mer, le film de Steven Spielberg où les plages se vident dès qu’un aileron apparaît au large.


« Il n’y a aucun requin qui se promène dans l’océan à la recherche d’êtres humains », tranche le chercheur Jeffrey Gallant, président-directeur de l’Observatoire des requins du Québec et porte-parole de l’exposition. Mais cette terreur universelle, entretenue par les « portraits dramatiques » peints par l’homme et par le « mystère » du fond des mers qui le renvoie à sa propre vulnérabilité, jette de l’ombre encore aujourd’hui sur l’aspect biologique méconnu de l’animal et, surtout, sur la surpêche dont il est aujourd’hui victime.


C’est ce portrait changeant que dessine Requin : prédateur ou proie ?, une exposition venue d’Australie et présentée dans sa version bilingue au moyen d’une imposante charge documentaire - qui se veut aussi un signal d’alarme. « Il faut sensibiliser les gens à la connaissance mais aussi à l’état des requins dans le monde, estime Louise Julie Bertrand, chef du développement et de la réalisation à la programmation du Centre des sciences. Ce sont des animaux ultraperformants, qui ont survécu à 400 millions d’années d’évolution, qui ont réussi à s’adapter à toutes sortes de conditions. Et nous, en 50 ans, on est en train d’éliminer je ne sais combien d’espèces. »


Découpée en étapes suivant la logique de l’évolution du requin, depuis ses premiers fossiles jusqu’à sa traque soutenue par les pêcheries illégales pour alimenter le marché des ailerons, l’exposition creuse avec la rigueur qui s’impose le profil multiple de cet animal largement méconnu.


Le visiteur peut notamment observer d’anciennes dents, comparer sa propre taille à des modèles grandeur nature, découvrir les sept espèces de requins présentes dans l’estuaire du Saint-Laurent (!) et s’informer, avec des écrans tactiles, des fiches explicatives et des projections documentaires, sur les caractéristiques propres à une centaine des 350 espèces recensées dans le monde.


La série de squelettes de mâchoires, les deux spécimens congelés et le matériel ayant servi au tournage des Dents de la mer impressionnent pour leur part les plus petits, qui ne sont pas en reste avec les jeux éducatifs parsemés dans l’exposition.


Une proie


Mais le sérieux reste à venir : s’ils demeurent les principaux prédateurs au fond des mers, les requins sont désormais grandement menacés par la surpêche du maître en surface : l’homme. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que 100 millions de requins sont tués chaque année et que 90 % de la population a disparu en un siècle. Ces statistiques alarmantes clôturent l’exposition dans une section consacrée à la perception véhiculée par les médias et aux conséquences de la chasse au requin, faisant apparaître en filigrane le danger d’un déséquilibre de l’écosystème.


Au banc des accusés figurent surtout les pêcheries illégales, qui capturent le requin pour lui couper ses ailerons avant de le remettre à la mer, souvent encore vivant -, répondant ainsi à la demande pour la soupe aux ailerons, prisée sur le marché asiatique, et pour les produits dérivés comme l’huile de foie de requin, utilisée dans les cosmétiques, et la chair de l’animal. Ce commerce lucratif contribue à décimer les populations de requins, dont l’image de prédateur en prend un coup.


Si la protection de cinq espèces menacées par la surpêche a été annoncée en mars dernier par la Convention sur le commerce international des espèces menacées (CITES), cette volonté n’aboutira à rien de concret tant que les gouvernements ne prendront pas la chose au sérieux, croit Jeffrey Gallant. D’où l’intérêt de faire le tour de la question avec Requin : prédateur ou proie ?, qui apparaît à ses yeux comme un moyen de « fermer la boucle de l’exploration scientifique et de l’interprétation ».


« Si on ne montre pas aux gens que les requins sont très importants pour l’équilibre écosystémique et qu’ils sont directement menacés par l’activité humaine, prévient-il, ils vont difficilement pouvoir s’attendre à ce que les politiciens mettent des mesures en place pour les protéger. »

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