La montée de l’artiste couteau suisse

Francis Ducharme, acteur parmi les danseurs, ou vice-versa.
Photo: François Pesant - Le Devoir Francis Ducharme, acteur parmi les danseurs, ou vice-versa.

Polyglottes de la création, ils sautent allègrement la clôture de leur discipline pour aller voir si l’herbe est plus verte dans d’autres pâturages créatifs. Cinéaste-musicien, comédien-chanteur, écrivaine-réalisatrice : les « pluriartistes » sont partout, et la nouvelle génération se repaît de ce buffet tout compris. À l’occasion du cabaret « Vous êtes libres » signé par Émile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavalette, Le Devoir se penche sur ces artistes « couteau suisse » qui butinent d’un art à l’autre. Et ne s’en sont jamais aussi bien portés.


« C’est comme dans la mondialisation, les frontières tombent ! », lance la réalisatrice d’Inch’Allah, Anaïs Barbeau-Lavalette, qui s’apprête à troquer l’oeil de sa caméra pour affronter les projecteurs sur la scène du cabaret « Vous êtes libres ! ». Un cabaret « multi » où on s’amusera à gommer les frontières entre disciplines pour explorer les recoins de la créativité. « Je sors de mes zones de confort. Être sur scène, c’est vertigineux, mais aussi très exaltant », dit la réalisatrice et auteure.


Ce vertige de la création tous azimuts, de plus en plus d’artistes l’embrassent à pleines mains. Outre un Marc Séguin, peintre encensé qui signe des romans, ou un Stéphane Lafleur, cinéaste prolifique qui pousse la chanson au sein d’Avec pas d’casque, des dizaines de jeunes comédiens flirtent avec la musique, pendant que des musiciens attaquent la scène avec autant de talent dans l’une ou l’autre des disciplines.

 

Créateurs tous azimuts


Au dernier gala des Jutra, Viviane Audet, jeune comédienne vue dans La Grande Ourse, Nos étés et une dizaine d’autres rôles, repartait avec un Jutra sous le bras pour la composition de la meilleure musique de film. En mars dernier, Yan England, comédien et humoriste, perçait le cercle restreint du cinéma hollywoodien avec Henry, se hissant parmi les finalistes de l’Oscar du meilleur court-métrage. Un exploit !


« Charlie Chaplin jouait, réalisait et produisait ses films, dit-il. Ç’a toujours été mon modèle. Quand un des gros projets sur lesquels je devais travailler est tombé à l’eau, je me suis botté le derrière et j’ai écrit mon film. Il faut avoir nos propres projets et aller au bout de nos passions. » Pour Yan England, la possibilité de tourner avec une banale caméra et de bidouiller un montage sur un ordinateur personnel ouvre des possibilités extraordinaires que n’avaient pas les générations précédentes.


En effet, les nouvelles technologies et les modes de production offrent un vaste terrain de jeu à cette génération montante nourrie aux mamelles de la pluridisciplinarité, affirme André Jean, directeur du Centre d’art dramatique de Québec. « Ces jeunes qui arrivent au conservatoire ont déjà touché à deux ou trois formes d’art, que ce soit la musique, la vidéo ou la danse. Plusieurs parlent trois langues. Ceux qui sont les plus protéiformes sont en général ceux qui réussissent le mieux à percer ! », observe-t-il.


Tous ces artistes à géométrie variable affirment que leur appétit créatif n’est pas calculé. Irrépressible, cet appel à la polyvalence est pour eux aussi nourrissant qu’étourdissant. Jean Marchand, musicien accompli (il s’est déjà produit au Lincoln Centre, à New York) et comédien en vue depuis son rôle d’austère et torturé professeur de piano dans le téléroman Unité 9, a mis du temps à réconcilier ses deux passions.


Embauché comme acteur de théâtre et animateur à la radio, le comédien est appelé, compétence oblige, à se glisser dans la peau de Bertolt Brecht, de Liszt, de Bach ou de Brel, quand ce n’est pas celle de Beethoven, aux côtés de l’Orchestre symphonique de Montréal. Mais ce rapport partiel à la musique le laissera vite sur sa faim. « La boucle s’est faite en 1986. J’ai compris que je ne me satisferais jamais d’être un simple « acteur musicien » et que je ne pouvais pas non plus ne pas jouer sur scène. » Depuis, ce multiartiste, professeur de musique à l’Université McGill, jongle avec les deux professions, sans compromis. « Je suis totalement acteur quand je répète et totalement pianiste quand je donne un récital. C’est un peu schizophrénique par moments, mais pas tant au plan psychologique qu’au plan des horaires ! »


Cette conciliation artistique donne parfois lieu à des acrobaties inouïes. En pleine répétition pour Roméo et Juliette au Théâtre du Nouveau Monde, le comédien a obtenu de Lorraine Pintal la permission d’installer un clavier dans sa loge pour répéter, entre ses scènes, les pièces de son prochain concert ! Et s’il avait à trancher entre un rôle important ou un concert ? « J’irais vers le projet qui m’offrirait le plus grand défi. »

 

Pourquoi choisir?


Isabelle Blais, comédienne prolifique et chanteuse au sein du groupe Caïman Fu, pense que plusieurs artistes multiplient les cordes à leur arc par passion, mais aussi pour rester créatifs. « Quand on a tourné 30 jours dans une année, il reste beaucoup de temps pour explorer d’autres territoires. Ça assouvit mon côté créatif car, dans la chanson, tout vient de moi. » Couteau à double tranchant, la carrière déclinée sur tous les tons ? « Au début il y a une curiosité du public, mais il y a aussi des gens qui disent : pas encore une autre comédienne qui chante ! »


Hautboïste au sein d’orchestres, Florence Blain, tout comme Jean Marchand, est retournée sur les bancs d’école pour recevoir une formation en théâtre au Conservatoire. « Quelque chose me manquait. Je sortais des concerts et je restais sur ma faim », soutient la jeune musicienne-comédienne, qui a participé en février aux Variations fantômes de Philippe B., avec le

 

Mutations dans l’air


Cette nouvelle génération d’artistes à tête chercheuse est nourrie par les transformations de la société en général, croit Nicolas Girard, directeur des Conservatoires de théâtre et d’art dramatique. « Ces jeunes deviennent les créateurs de leur propre emploi, car les jobs sont de moins en moins sûrs et plutôt rares. Ils n’ont jamais connu la stabilité et se lancent avec moins d’inquiétude dans toutes sortes de projets que les générations précédentes. »


Pour Jean-Michel Menger, sociologue de l’art et auteur du Travail créateur. S’accomplir dans l’incertain, cette polyvalence à tous crins est la résultante d’une économie de l’art en pleine mutation. « On a aussi affaire avec un changement qui est surpuissant, soit les technologies contemporaines. Les coordonnées fondamentales de l’activité artistique ont changé : l’oeuvre dans un musée, la composition sur papier, le livre, le disque, etc. […] toutes ces choses bougent énormément », expliquait l’auteur dans une entrevue à Mediapart.


« Ce qui est certain, c’est que la technologie a toujours été un défi fantastique comme levier d’invention. L’attirance vers la diversité créatrice est plus grande, mais la rémunération est mise à mal. Il faudra trouver comment sécuriser les revenus du travail créateur. »


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Plongeon en zone grise

Émile Proulx-Cloutier et Anaïs Barbeau-Lavallée sont comme larrons en foire à la veille de présenter leur cabaret multi, judicieusement nommé « Vous êtes libres ».

La liberté créatrice, ces deux pluriartistes, couple dans la vie, en ont fait leur credo. Entre la promotion d’Inch’Allah, dernier film d’Anaïs, et la tournée d’Émile avec le spectacle né de son premier album, Chansons cachées, ces deux électrons libres ont trouvé le temps de plancher sur la création d’un cabaret éclectique, pur produit de la mixité artistique. D’abord connu comme comédien, puis comme réalisateur, Émile enfilera ses peaux multiples dans cet exercice défoulatoire qui rameutera notamment le chanteur Thomas Hellman, le violoncelliste et percussionniste Étienne Ratthé, le comédien Fabien Cloutier, muté en conteur décalé. Un quatuor d’harmonicistes et les danseurs gumboots de Bourrask complètent cette smala de tout poil, qui recevra Emmanuel Bilodeau et Yann Perreau, comme artistes invités, selon les soirs.

Histoire d’aller au bout de ce plongeon en zone grise, Anaïs Barbeau-Lavalette forgera, live, un « documentaire scénique » en présence de deux sujets consentants. Difficile à conjuguer, ce dédoublement artistique ? « Les mots que j’écris nourrissent mes films », avance Anaïs. « Chanter permet d’endosser tout un spectacle, ajoute Émile, de jouer des rôles qu’on ne m’offrirait jamais. »
 

« Vous êtes libreS », Cabaret Multi

Carte blanche à Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier

Cinquième salle de la Place des Arts, les 4, 5 et 6 avril