Il y a 100 ans, l’Armory Show changeait la face de l’art aux États-Unis

Nu bleu (Souvenir de Biskra) de Matisse est l’une des œuvres qui ont alimenté les débats lors du premier Armory Show.
Photo: Tony Gutierrez Associated Press Nu bleu (Souvenir de Biskra) de Matisse est l’une des œuvres qui ont alimenté les débats lors du premier Armory Show.

Ce dimanche marque le 100e anniversaire de l’Armory Show, événement clé dans l’histoire de l’art aux États-Unis. Pendant que les uns criaient au scandale devant les oeuvres déjantées des Duchamp, Matisse, Seurat, Delacroix ou Cézanne, les autres saluaient le génie d’une énergie libératrice abordant pour la première fois les côtes américaines. Un coup de gueule, qui, rétrospectivement, s’inscrit dans une effervescence politico-socio-culturelle beaucoup plus large.


Commentant l’exposition organisée par la jeune Association des peintres et sculpteurs américains, Théodore Roosevelt, président états-unien de 1901 à 1909, n’avait pas ménagé ses mots. Si la production américaine lui sembla « pleine de promesses », il jugea que l’art européen exposé à ses côtés dans les locaux du quartier général du 69e régiment d’infanterie, par son caractère « extrémiste », n’en méritait même pas le titre. « Ceci n’est pas de l’art ! », trancha-t-il dans les pages du magazine Outlook.


Dans un mot écrit à son amie Gertrude Stein, la patronne de l’art, Mabel Dodge Luhan, défendit tout le contraire. S’enflammant pour la proposition de la jeune association, elle vit dans l’Armory Show rien de moins que le « plus important événement public… depuis la signature de la Déclaration d’indépendance » !


Le temps aura donné raison à Mabel Dodge Luhan, estiment aujourd’hui plusieurs historiens pour qui cette exposition d’art moderne marque « l’entrée officielle de New York dans la modernité », selon les mots de la New York Historical Society, qui travaille à une importante réflexion critique pour commémorer l’exposition phare. « L’événement n’aura duré qu’un mois, mais le choc aura été si grand qu’on en sent encore les réverbérations aujourd’hui », écrivait d’ailleurs cette semaine sa directrice, Louise Mirren, dans le blogue qu’elle tient pour l’antenne new-yorkaise du Huffington Post.


Lancé dans la controverse le 17 février 1913, l’Armory Show visait à créer un nouvel espace pour les jeunes artistes américains en butte contre l’académisme en les mettant en contact avec des oeuvres de l’avant-garde européenne. Plus de 1000 oeuvres y furent exposées, dont les deux tiers étaient signés par des Américains, parmi lesquels Edward Hopper.


Celles-ci furent rapidement éclipsées par la production européenne qui fit l’objet de débats hargneux entre ses défenseurs et ses détracteurs. C’est le célèbre Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp, peint en 1912, qui alimentera principalement la colère populaire. Jugée infâme, voire immorale, la toile composée d’images superposées fera l’objet de nombreuses critiques au vitriol.


Le Nu bleu (Souvenir de Biskra) de Matisse attirera lui aussi sa part d’anathèmes hargneux. À Chicago, où l’exposition fut présentée par la suite, des étudiants poussèrent même l’audace jusqu’à brûler une copie de la toile, qu’ils jugeaient coupable de « crimes esthétiques », rappelait cette semaine le critique d’art du Los Angeles Times.


Catalyseur


Au final, tout ce tapage médiatique finira néanmoins par se retourner à l’avantage des organisateurs. D’autant que l’année 1913 voyait d’importants changements se profiler en parallèle. Sur le plan architectural notamment, avec la construction du Grand Central Terminal et de la tour Woolworth, mais aussi sur le plan social, avec les groupes de femmes et les syndicats qui montaient au front.


Dans toute cette effervescence, l’Armory Show de 1913 aura eu l’effet d’un catalyseur dont le legs se fait encore sentir aujourd’hui, estime Louise Mirren. « L’Armory Show a changé la culture de l’Amérique, et le quotidien de sa ville la plus importante. Ce fut l’explosion qui propulsa New York dans la modernité », conclut-elle dans son billet.


Notons que depuis 1994, New York accueille chaque année une foire de l’art baptisée The Armory Show en hommage à cette exposition légendaire. La prochaine édition s’ouvre le 7 mars.

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