Festival mondial du cirque de demain - La performance au service du sens

Sorte de maître du «contrejonglage», Morgan intègre les ratés dans son numéro et fait mine de s’évanouir à chaque erreur.
Photo: Yan Forhan Sorte de maître du «contrejonglage», Morgan intègre les ratés dans son numéro et fait mine de s’évanouir à chaque erreur.

Le cirque change et c’est tant mieux. Jongleurs mécaniques, contorsionnistes formatés et voltigeurs sans peur mais sans âme n’émeuvent plus guère les foules. La toute dernière cuvée du Festival mondial du cirque de demain à Paris témoigne du vent de changement qui souffle sur les pistes, même celles des grandes compétitions internationales abonnées depuis des lustres à la performance pure et dure.

Soyons francs, plusieurs de ces grands concours internationaux, souvent destinés à la rediffusion au petit écran, ont longtemps été le théâtre du cirque convenu, traditionnel et sans grande surprise. Mais la donne est en train de changer.


Formés dans les écoles de cirque reconnues, et de moins en moins au sein de familles d’acrobates de génération en génération, de plus en plus de jeunes artistes mettent la performance au service du sens et d’une vision artistique qui dépasse le strict esthétisme.


On l’a vu depuis longtemps au Québec avec l’émergence des cirques contemporains que sont Les 7 doigts de la main, le Cirque Éloize et plus récemment avec le Cirque Alfonse. Mais c’est le cas aussi en France, où la cohabitation de quelque 400 microtroupes de cirque soutenues par l’État dans leurs processus de création favorise la naissance d’une multitude de visions artistiques très singulières.


Circassiens en quête de contenu


On pourra voir un peu de ce nouveau cru lors de la prochaine édition montréalaise du Festival mondial du cirque de demain, qui braquera ses projecteurs sur une poignée de ces jeunes circassiens en quête de contenu.


« Il y a toujours la notion de compétition dans notre festival, mais aussi de la rencontre des genres. On ne fait plus simplement un équilibre pour ce qu’il est. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est le sens qu’on donne à la prouesse. Un saut périlleux, c’est bien, mais quand il se met au service du sens, c’est encore mieux », explique Pascal Jacob, directeur artistique du Festival mondial du cirque de demain et historien du cirque.


Au fil des ans, les choix des jurés ont évolué, dit-il, et à la maîtrise extrême et sans faille d’un voltigeur russe ou chinois on préférera peut-être maintenant l’artiste qui se pointe en piste avec un style singulier ou un personnage étonnant, quitte à ce que tout l’accent ne soit plus mis sur la perfection de l’exécution.


« Avant, on comptait beaucoup de techniciens ou d’interprètes ; il y a maintenant cette intuition qu’on peut faire autre chose avec le langage corporel », soutient Jacob, qui juge que, dès leur formation, plusieurs jeunes artistes arrivent avec une vision très précise de ce qu’ils entendent présenter au public.


Un jeune jongleur français appelé Morgan est la parfaite incarnation de ce nouveau courant qui cherche à s’imposer. Technicien incroyable, le crack des balles rivalise d’adresse pour simuler les chutes et les ratés, et s’amuse à confondre le public.


Sorte de maître du « contrejonglage », Morgan intègre totalement les ratés dans son numéro et fait mine de s’évanouir à chaque erreur. « Il a développé l’antithèse du jonglage », explique Jacob.


Même esprit pour le numéro très attendu produit par Le Boustrophédon, une prestation d’équilibre sur verres présentée par cette troupe française qui fait beaucoup parler d’elle.


Dans un numéro intitulé Camélia, une jeune femme et son personnage, chaussés de pointes, gravissent de délicats verres de cristal, toujours plus minuscules. Fildefériste à l’origine, l’acrobate a mis son art au profit d’une chorégraphie et d’une marionnette, pour accoucher d’une prestation complètement inusitée. Le numéro, qui a remporté le coup de coeur du jury à Paris en janvier dernier, est tiré d’une production normalement destinée à tourner dans les maisons du troisième âge de l’Hexagone.


« Cette artiste a réussi à transcender sa discipline par une poétisation de la performance en y ajoutant un sens. La performance s’en trouve magnifiée, transcendée », croit Pascal Jacob.


Un esprit théâtral enveloppera aussi la prestation du couple belge Bert Fred, au trapèze Washington. Armé de couteaux, de fouets et de marteaux, le drôle de tandem se rit, avec beaucoup d’humour, de l’improbable relation sadomasochiste qui lie un homme et une femme. Amour, pouvoir, risque et mise en danger sont servis au public avec un sourire au coin de l’oeil.


Dans le duo de main à main des Allemands Chris et Iris, c’est le silence qui rend la performance inopinée. Chez ce couple bancal, lui costaud, elle miniature, ce sont les mots qui donnent la cadence et le plus fort du couple n’est pas toujours celui qu’on pense. Lisa Rinne, dans un numéro d’échelle-trapèze, réinvente à sa manière le trapèze en multipliant les acrobaties sur l’échelle qui mène à son gréement.


Dans un style plus attendu, on verra aussi la championne de twirling (manipulation du bâton), Nathalie Enterline, qui trône sur sa discipline depuis près de 30 ans, et un autodidacte chinois de la toupie, repéré dans la rue par un ex-médaillé du festival mondial. Accompagné par une joueuse de pipa, sorte de luth chinois, le jeune Ba Jianguo fait valser sa toupie sur tous les supports, offrant une vision remaniée d’un art ancestral chinois.

 

Plus qu’un virtuose


Dans un tout autre registre, la part exotique de cette troisième édition sera portée par les hommes-caoutchoucs tanzaniens Robert Abillah, contorsionnistes et équilibristes à la fois, formés à l’École de Dar es Salaam. Une porte ouverte sur le rare cirque africain, rempli d’authenticité et de rythmes ensoleillés.


Mélange de hip-hop et d’humour, le trio suisse des Starbugs amène avec lui sa trame sonore déjantée et déboulonne le rôle attendu du clown avec une prestation plus rythmique que théâtrale. Quatre gagnants de la dernière édition du Festival mondial du cirque de demain, dont Éric Bates des 7 doigts de la main, prodige de jonglerie avec ses boîtes à cigare, se joindront à cette mosaïque de numéros, à l’image de la diversité qui traverse le cirque actuel.


« C’est difficile de dire pourquoi un jury choisit un artiste. Aujourd’hui, il faut être plus qu’un virtuose. En fait, la performance est ailleurs », pense le directeur artistique du Festival mondial du cirque de demain.


L’humour risque d’ailleurs d’être un des fils conducteurs de ce bouquet disparate qui sera, comme d’habitude, mené de main de maître par le prolixe et dandy maître de cérémonie Calixte de Nigremont. Avis aux spectateurs : votre entrée dans le théâtre pourrait n’avoir rien à envier à celle de duchesses aux noms télescopiques et vos gestes seront épiés et commentés en direct, dans un style à nul autre pareil…