Jean-Bertrand Pontalis, 1924-2013 - Passeur de lettres et de rêves

Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis était surnommé « Jibé ».
Photo: Jacques Robert Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis était surnommé « Jibé ».

Le psychanalyste, philosophe et écrivain français Jean-Bertrand Pontalis, ancien élève de Sartre et disciple de Lacan, est décédé mardi, le jour de son 89e anniversaire, a annoncé son éditeur Gallimard.

Pontalis appartenait à la troisième génération psychanalytique française, dont il fut, avec Wladimir Granoff, Serge Leclaire et Jean Laplanche, l’un des plus brillants représentants. Charmeur, pétillant d’intelligence, doué d’un joli talent littéraire et d’un don d’imitation étonnant, il remporta, sa vie durant, tous les succès possibles sans jamais se séparer de la maison Gallimard, à laquelle son nom reste attaché.


Il y fut auteur, éditeur, directeur de collection et membre du comité éditorial. En 2011, il reçut le Grand Prix de l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre, composée d’une vingtaine d’essais et de romans (Après Freud, L’enfant des limbes, Le dormeur éveillé, Avant…) et de plusieurs dizaines d’articles.


Passeur


Né à Paris le 15 janvier 1924, Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis, surnommé « Jibé », est issu de la grande bourgeoisie, petit-fils du sénateur Antonin Lefèvre-Pontalis et petit-neveu de l’industriel Louis Renault. C’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que « Jibé », très engagé à gauche, passe l’agrégation de philosophie. Il exerce alors le métier de professeur et choisit Pontalis comme nom de plume. Dans le sillage de l’enseignement de Maurice Merleau-Ponty, il s’intéresse à la phénoménologie et, dès 1945, il publie des notes de lecture dans la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes.


Une dizaine d’années plus tard, Pontalis devient officiellement le porte-parole de la psychanalyse dans la revue, tout en étant aussi proche de Daniel Lagache que de Jacques Lacan, avec lequel il effectue son analyse didactique au sein de la Société française de psychanalyse (SFP). Admirant l’oeuvre de Lacan, mais refusant de voir en lui un « maître à penser », il réalise pour le Bulletin de psychologie une belle transcription résumée de plusieurs de ses séminaires, qui reste une source majeure utilisée par de nombreux chercheurs.


Au moment de la rupture entre Sartre et Merleau-Ponty, il ne quitte pas la revue et entre en 1962 au comité de rédaction. En 1960, il signe le Manifeste des 121 en faveur du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie et, deux ans plus tard, il décide, comme nombre de ses amis, de ne pas suivre Lacan lors de la deuxième scission du mouvement psychanalytique. Aussi devient-il, en 1964, avec d’autres, un membre important de l’Association psychanalytique de France, qu’il ne quittera jamais. Et c’est avec Laplanche qu’il rédige le Vocabulaire de la psychanalyse (PUF, 1967), qui sera traduit en 25 langues et dont la valeur ne s’est jamais démentie, même si l’ouvrage n’a jamais été réactualisé.


En 1966, Pontalis prend son indépendance une deuxième fois en créant chez Gallimard la plus prestigieuse collection psychanalytique de la scène freudienne française : « Connaissance de l’inconscient ». Il y fera paraître de grands classiques, depuis les textes et les correspondances de Freud jusqu’aux oeuvres de Donald Woods Winnicott ou de Masud R. Khan, en passant par La forteresse vide de Bruno Bettelheim.

 

« Une fonction, pas un être »


Trois ans plus tard, hostile au milieu psychanalytique et au structuralisme, Sartre décide de publier dans Les Temps modernes un étrange manuscrit anonyme dans lequel un patient raconte sa révolte en tentant d’imposer à son analyste la présence d’un magnétophone. Dans son commentaire, et tout en affirmant qu’il n’est pas un « faux ami » de la psychanalyse, il affirme que ce texte témoigne de l’irruption du sujet contre une pratique figée dans l’orthodoxie. Devant ce qu’il considère comme une agression, Pontalis préfère quitter la revue. Après la mort de Sartre, il éditera dans sa collection le superbe Scénario Freud, accompagné d’un commentaire dans lequel il expliquera que Sartre a fabriqué pour lui-même un Freud à son image.


En 1970, il fonde la Nouvelle Revue de psychanalyse, dont il arrêtera la publication en 1994, faute d’avoir eu envie de lui désigner un successeur. Dans les cinquante livraisons de cette revue, qui fut la meilleure de tout le champ psychanalytique français, se retrouve la volonté de mêler la psychanalyse à la littérature, à l’art et à toutes les disciplines des sciences humaines. C’est dans la même perspective qu’il crée en 1989, toujours chez Gallimard, une élégante collection, « L’un et l’autre », vouée à mettre en scène « des vies, mais telles que la mémoire les invente » : « Psychanalyste, c’est une fonction, pas un être, disait-il en 2010, ce n’est pas une identité. J’espère par exemple ne pas l’être avec mes proches, ne pas les bombarder d’interprétations plus ou moins sauvages. Et puis, même parfois dans mon cabinet, je ne le suis pas toujours non plus. Quand j’étais psychanalyste débutant, je me demandais ce que je faisais là : de quel droit ? Je dis souvent que se prendre pour un analyste est le commencement de l’imposture. Et si j’ai réussi à le devenir, c’est bien parce que je ne me suis pas pris pour un analyste. »

 

L’attrait du passé


Pontalis avait toujours affirmé qu’il n’aimait ni les études savantes ni les archives. Il brûlait papiers et lettres, mais conservait toutes sortes de photographies collées dans des albums ou dispersées devant les livres de sa bibliothèque. C’est pourquoi il eut à coeur, à travers une oeuvre composite et en effervescence, de rédiger de courts récits savamment construits et destinés à donner l’illusion que le temps n’a pas d’âge.


On en trouve la quintessence dans un joli opuscule, Avant, publié en 2012 : « C’était mieux avant », dit-il, en pastichant le Je me souviens de Georges Perec, dont il fut le deuxième analyste entre 1971 et 1975. C’était mieux « quand le mot révolution était porteur d’espoir », « quand Lacan […] n’avait pas encore fabriqué de lacaniens », ou encore « quand Sartre n’était pas célèbre » et « quand j’allais danser au Bal nègre, rue Blomet ». On ne saurait mieux dire s’agissant d’un psychanalyste qui, à la fin de sa vie, était exclusivement tourné vers le passé et qui considérait que, dans la cure, « le silence est la condition de la parole ».


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Avec l’Agence France-Presse

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