La verità, le Dalí des jours heureux

Ce regard neuf posé sur Dalí s’incarnera dans les onze acrobates qui composent le noyau dur de la troupe CFP et partagent le même ADN depuis ses débuts.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Le Devoir Ce regard neuf posé sur Dalí s’incarnera dans les onze acrobates qui composent le noyau dur de la troupe CFP et partagent le même ADN depuis ses débuts.

«La vérité, c’est tout ce qu’on a rêvé, qu’on a vécu, qu’on a inventé. Tout ça fait partie de notre mémoire. » Pour Daniele Finzi Pasca, la vérité se nourrit de rêves qui se prennent pour la vraie vie et d’images d’Épinal devenues réalité. À cet égard, l’univers du metteur en scène italo-suisse n’est pas si éloigné de celui du peintre Salvador Dalí, les deux hommes puisant dans un vocabulaire onirique puissant, habité de symboles, de bêtes étranges et d’êtres mi-femmes mi-hommes.


C’est du moins ce que laisse présager La verità, un conte circassien présenté en première mondiale à Montréal dès le 17 janvier à la Place des Arts, qui aura pour fond de scène et source d’inspiration une toile monumentale quasi inédite créée par Salvador Dalí, en 1944.


« La verità était déjà en gestation avant même qu’on nous offre ce merveilleux cadeau de la toile scénique peinte par Dalí. Ça ressemble à un banquet de Noël pour lequel on était partis faire nos courses, et, tout à coup, en passant devant le poissonnier, on nous a offert une bête qui nous a obligés à changer notre menu et notre cuisine », raconte Finzi, rencontré à quatre semaines de la première.


La métaphore culinaire, récurrente dans le discours de Finzi Pasca, illustre parfaitement la façon de travailler du metteur en scène. Son caban toujours rempli des mêmes aliments fétiches, il a superposé à ses propres ingrédients une poignée de ceux qui étaient chers à Dalí, pour donner au final du Finzi apprêté à la sauce surréaliste.


« Vai, vai, forse ! », scande Daniele Finzi Pasca montrant, à un artiste vêtu d’une telaguilla (une culotte de torero écarlate), comment esquiver en douceur les coups de cornes d’un taureau mécanique. Si l’esprit andalou rôde sur cette nouvelle création de la compagnie Finzi Pasca (CFP), le metteur en scène - plus proche de la magie de Chagall que des cauchemars bizarroïdes du peintre mégalomane - estime avoir réussi à dompter la bête surréaliste et à lui faire écho.

 

Une toile en cadeau


Le point de départ de La verità est cet immense tulle de scène peint en 1944 par Dalí pour le ballet Tristan fou, inspiré de l’opéra de Richard Wagner Tristan et Isolde, qui fut présenté au Metropolitan Opera de New York. Restée dans l’ombre pendant 60 ans, la toile de plus de huit mètres sur quatorze, restaurée et prêtée à la troupe par une fondation privée suisse d’art contemporain, dépeint sous un ciel d’orage les deux amants décharnés, vêtus de voiles fissurés, affichant les stigmates propres au peintre surréaliste.


Visages défigurés, corps mutants, béquilles, fourmis et paysages d’outre-tombe… Avec Dalí, les symboles se bousculent sur la toile. On navigue loin de la beauté éthérée propre au cirque italo-suisse. Comment réconcilier des univers aussi différents ? « C’est un monde qui n’est pas le nôtre, mais il y a tellement d’images, comme celle du voile qui masque le visage de Tristan, qui sont venues nous chercher. Dalí s’inspire du cauchemar, alors que notre regard est toujours émerveillé, inspiré par le rêve. Ce ne sera pas la vérité selon Dalí, mais la vérité inspirée par Dalí », insiste Daniele.


Et Dalí revisité par Finzi Pasca, ça donne des tableaux truculents comme ceux de danseuses à plumes sorties d’un cabaret new-yorkais des années 1940, d’un cancan revu aux couleurs de l’Andalousie et d’une corrida dansée sur des béquilles. Comme sur la toile de Dalí, Tristan se confond avec Isolde, les hommes portant les robes des autres. « Au fil des mois, un dialogue s’est engagé avec cette toile et nous nous sommes replongés dans l’époque où Dalí l’a créée à New York. Des anecdotes qui ont marqué la vie de Dalí, dont son histoire d’amour avec Gala, nous ont aussi inspirés », explique Julie Hamelin, cofondatrice de CFP et cocréatrice.


Clin d’oeil au défilé de Dalí en costume de plongée survenue devant les médias lors de l’exposition surréaliste de 1946, un scaphandre rappellera l’anecdote tragicomique. À l’époque, en effet, le peintre aux longues moustaches avait failli mourir étouffé sous son casque étanche. « Nous nous inspirons de ça pour créer notre propre univers. Lui se déguisait en clown, nous nous déguiserons en Dalí ! », rigole-t-il.

 

Fous de Dalí


Ce regard neuf posé sur Dalí s’incarnera dans les onze acrobates qui composent le noyau dur de la troupe CFP, et partagent le même ADN depuis ses débuts. « On a intégré de nouveaux artistes, mais tous font partie de la famille élargie de CFP. Nous n’avons pas choisi des numéros, mais d’abord des artistes pour bâtir des tableaux à partir de zéro. La plupart des cirques font le contraire », note Julie Hamelin. Ce regard renouvelé sur Dalí prendra aussi forme dans les costumes somptueux créés par Giovanna Buzzi, collaboratrice de longue date, qui avait signé ceux du Requiem et de l’Aïda, de Verdi, productions présentées par CFP au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg.


La troupe déploie par ailleurs dans La verità des trésors d’invention qui prendront vie, en deuxième partie du spectacle, avec l’entrée en scène d’un appareil acrobatique inédit. L’objet sculptural et monumental, une roue Cyr poussée à la puissance dix, s’apparente à un noeud de Moebius porteur d’une poésie décuplée. La structure qui évolue en arcs de cercle ne peut se mouvoir sans le concours du contrepoids finement calculé de plusieurs artistes à la fois. Une métaphore de la complicité qui lie les artistes plongés dans La verità. « Malgré sa complexité, les artistes ont rapidement apprivoisé l’appareil, après dix jours de coaching à Lugano avec son créateur », soutient Julie Hamelin. Comme un chef d’orchestre, Daniele Finzi Pasca donne le tempo aux acrobates qui s’exécutent dans cette toupie géante.


 

Quelques minutes plus tard, c’est au tour des deux clowns, Bitti et Rolando, d’apparaître sous d’énormes couvre-chefs, dans un numéro de commedia dell’arte à la manière Pasca. « Bene, bene ! », lance le metteur en scène, qui saupoudre toujours ses créations de pantalonnades. Fringués comme des généraux d’opérette et armés d’arquebuses, les deux clowns joueront tour à tour les bouffons, les commissaires-priseurs et les amants Tristan et Isolde. Triste Dalí ? Pas avec Pasca.

 

Toute vérité n’est pas bonne à dire, mais celle qui sort de la bouche de la troupe Finzi Pasca fera éclater Dalí au grand jour. Un jour heureux qu’on ne lui connaissait pas.


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La planète Daniele Finzi Pasca


1997 : première tournée au Québec en 1997 avec Icaro, spectacle solo écrit en prison

2000 : retour au Québec avec Visitatio, coproduit par le Théâtre Sunil de Lugano et Carbone 14

2002 : Daniele Finzi Pasca est recruté par le Cirque Éloize pour créer Nomade, puis Rain (2004) et enfin Nebbia (2007)

2005 : Pasca met en scène Corteo, pour le Cirque du Soleil

2006 : Daniele Finzi Pasca participe à la mise en scène de la cérémonie de clôture des Jeux d’hiver de Turin

2009 : Julie Hamelin quitte le Cirque Éloize et s’allie à Daniele Finzi Pasca pour

2009 : mise en scène d’un premier opéra, L’amour de loin, composé par Kaija Saariaho, inspiré d’un livret écrit par Amin Maalouf

2010 : création de Donka à Moscou, pour le 150e anniversaire de naissance de Tchekhov

2011 : CFP signe la mise en scène de l’opéra Aida (et une version théâtrale du Requiem de Verdi en 2012) au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, ainsi que Pagliacci au Teatro San Carlo de Naples

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