Goldorak en DVD, ou le culte de la nostalgie

Le robot Goldorak de la série animée des années 1970. La demande est grande pour le coffret DVD distribué par l’entreprise québécoise Imavision.
Photo: Imavision Le robot Goldorak de la série animée des années 1970. La demande est grande pour le coffret DVD distribué par l’entreprise québécoise Imavision.

Après 10 ans de négociations serrées, l’entreprise québécoise Imavision a finalement mis la main sur les droits de distribution de Goldorak, une série animée des années 1970, dont la popularité rappelle qu’au Québec, la nostalgie se vend bien.

Goldorak ! Go ! De 1978 à 1983, ils furent nombreux les petits Québécois scotchés devant leur téléviseur, leurs doigts fébriles syntonisant la chaîne Télé-Métropole, la voix prête à entonner la chanson thème de Goldorak, qui « traverse tout l’univers, aussi vite que la lumière ». Aujourd’hui des adultes âgés de 30 à 40 ans - oui, la génération Passe-Partout -, ils peuvent enfin renouer avec « Goldorak le Grand » dont ils réclamaient depuis longtemps la venue sur VHS puis sur DVD. Presque à cor et à cri, comme pourra vous le confirmer quiconque a travaillé comme commis dans un club vidéo au cours des quinze dernières années.


De fait, on aurait tort de sous-estimer la popularité de Goldorak. Imavision, le distributeur québécois spécialisé dans la vente de classiques télévisuels tels Les belles histoires des Pays d’en haut et Fanfreluche, tentait d’en acquérir les droits depuis dix ans. À présent que c’est chose faite, les commandes explosent. De confirmer Pierre Paquette, le président de l’entreprise : « Habituellement pour un coffret de ce genre, on effectue un premier tirage de 2000 à 3000 exemplaires. Pour Goldorak, on a déjà atteint les 5 chiffres. Les détaillants ont battu tous leurs records de prévente pour une série animée. »


Goldorak a pour protagoniste principal Actarus, un prince en exil dont la planète Euphor a été détruite par le vil Véga. Réfugié sur Terre, Actarus combat les forces de Véga (et le mal en général) avec l’aide du professeur Procyon, un scientifique brillant doublé d’une figure paternelle. Réalisée en 1975, Goldorak demeure LA série animée japonaise signature des studios Toei Animation, à qui l’on doit également le non moins culte Albator. D’ailleurs, Imavision assure les droits de distribution des péripéties du célèbre corsaire de l’espace depuis quelques années déjà. C’est dire que des liens avec Toei existaient déjà. Pourquoi, dans ce cas, ces dix années d’attente ? « Toei a eu beaucoup de problèmes de piratage avec Goldorak. Des sociétés étrangères prétendaient en détenir les droits. En France, un procès de dizaines de millions de dollars n’est toujours pas terminé. » Convoité, ce Goldorak.

 

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était


Dans Le Guépard, don Fabrizio Salina (un prince de la terre et non de l’espace) se désole de constater que le monde dont il est issu achève de s’écrouler et qu’il en constitue lui-même l’un des derniers vestiges. Si, au Québec, on ne freine pas la marche du progrès, force est de constater que la nostalgie a particulièrement la cote. À cet égard, la frénésie marchande entourant la sortie du coffret Goldorak n’est que la plus récente manifestation d’un consumérisme empreint de romantisme, en cela que ledit consumérisme est dicté par un désir de recouvrer une parcelle d’un temps révolu - perdu, comme écrivit l’autre. Car on s’en doute, la frange la plus jeune de la génération X espère retomber en enfance au contact de son héros animé favori. Or, cette « recherche » n’est pas l’apanage des X. Leurs parents, les baby-boomers, se plaisent eux aussi à revisiter l’hier, l’avant et l’autrefois, que ce soit en se procurant les coffrets du Temps d’une paix ou ceux de Rue des Pignons. Héréditaire, la nostalgie ?


Selon le sociologue des médias Jean-Serge Baribeau, le phénomène est contextuel et non générationnel. « Le présent n’est pas très reluisant ; l’avenir paraît bloqué. Aux bulletins de nouvelles, c’est rarement positif. La catastrophe semble à nos portes. On pourrait même parler de « catastrophisme ». Dans ce contexte, il est logique de se tourner vers le passé plutôt que de faire face à un avenir incertain. On se plaît à répéter qu’on vit une période de cynisme. Je suis d’avis que l’humeur relève bien plus d’un “désenchantement du monde”, un phénomène mis en lumière par le sociologue allemand Max Weber. » Dans cette théorie datant du tournant du XXe siècle, il est question d’une perte des repères religieux dominants, d’un détournement des valeurs communes et, de manière plus générale, d’une déliquescence sociétale.


Est-ce à dire que le Québec est encore hanté par le déclin de l’empire américain plus d’un quart de siècle après que Denys Arcand l’eut mis en images et en mots dans son film phare ? On ne peut le nier, la nostalgie occupe une large part de l’imaginaire collectif québécois. Après en avoir fait des best-sellers en librairie, on réserva un triomphe télévisuel aux Filles de Caleb. Au cinéma, la chronique familiale C.R.A.Z.Y. pava la voie à une pléthore de longs métrages campés durant les années 1960-1970. Auparavant, il y eut Les Plouffe, l’adaptation par Gilles Carle du roman de Roger Lemelin. « Ces années-là recoupent les Trente Glorieuses, une période de faste et de croissance économique sans précédent, rappelle Jean-Serge Baribeau. Ma génération découvrait la télévision, les commodités ménagères, les grosses bagnoles… » Les beaux souvenirs, quoi.


Et l’avenir, le futur ? Au cinéma ou à la télévision, on qualifie d’exceptionnelle chaque incursion domestique dans la science-fiction ou l’anticipation, que l’on pense à Dans le ventre du dragon ou au récent Mars et Avril, ou encore à la télésérie Les rescapés qui, paradoxalement, démarre dans le passé et aboutit dans le présent. En littérature, le palmarès récent des romans québécois montre que l’hier s’exprime plus fort que le demain, en témoigne le dernier tome de la saga Au bord de la rivière, de feu Michel David, qui trône en tête, suivi de La fiancée américaine, chronique familiale d’Éric Dupont, et enfin, en troisième place, Au hasard la chance, dernier opus de Michel Tremblay campé en 1925. Est-ce dire que l’on aime à se réfugier dans le passé ? C’est l’avis de Jean-Serge Baribeau. « Le passés’est mué en une sorte de paradis perdu. Sauf que ce passé est mythifié, romancé », nuance-t-il.


Certes, la nostalgie magnifie le passé. Dès lors, ce paradis perdu dont on se languit en est un que l’on n’a jamais connu. Dans son Journal, Jules Renard écrivit à ce sujet : « La nostalgie que nous avons des pays que nous ne connaissons pas n’est peut-être que le souvenir de régions parcourues en des voyages antérieurs à cette vie ». Et Goldorak dans tout ça ? Sa popularité est-elle le symptôme d’un repli passéiste destiné à rendre le présent plus supportable ? Ou à l’inverse, revisite-t-on ainsi le passé pour mieux construire l’avenir ? Après tout, la chanson thème le claironne : « Incroyable robot des temps nouveaux ».

Le coffret de l'Intégrale de Goldorak en DVD est disponible.

1 commentaire
  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 12 décembre 2012 08 h 45

    Entre le paradis perdu et le paradis retrouvé

    Très intéressante est l’analyse de François Lévesque sur le retour du «goldorakisme».

    En fait, «le drame», si drame il y a, c’est que de nombreux jeunes et moins jeunes voient le passé comme un paradis perdu et ils rêvent du paradis enfin retrouvé. Ah qu’elle était belle et romantique, la période de LA PETITE MAISON DANS LA PRAIRIE!

    Qui plus est, il y a eu, à deux reprises, un échec référendaire qui a rendu désabusées et désenchantées de nombreuses personnes qui attendaient le paradis de l’indépendance, du paradis enfin retrouvé.

    En fait, comme le dit si bien François Lévesque, de nombreux humains, un peu partout sur cette planète, sont plus désenchantés que cyniques (ce mot à la mode qui me tombe sur les nerfs).

    Mais il y a parfois de petites fenêtres lumineuses qui sont entrouvertes en direction du futur.

    Je pense, par exemple, à Jack Layton qui a été l’auteur d’un ré-enchantement qui a suscité mon admiration et mon «romantisme» occasionnel.

    Je pense aux nombreuses personnes qui se sont dites indignées par cet univers régenté par la clique du 1%. Si on me demandait quelle est la personnalité de l’année 2012, je répondrais L’INDIGNÉ.

    Je pense au mouvement étudiant, vivace et durable, mouvement qui nous a révélé LA GÉNÉRATION INDOMPTABLE.

    L’espoir reste possible, à mon humble avis, si «nous» décidons, comme l’ont fait les étudiants et étudiantes, de nous battre et de ne pas permettre que les gloutons aveugles du 1% continuent de tout contrôler.

    Jean-Serge Baribeau, sociologue des médias