Broadway, PQ?

Au chapitre des créations comme la production musicale de Broadway Mary Poppins (sur la photo), le Québec possède son lot de comédies et drames musicaux maison, tels les Belles-soeurs, ou adaptés, comme La mélodie du bonheur.
Photo: Valérie Remise/Festival juste pour rire/Jeremy danieL Au chapitre des créations comme la production musicale de Broadway Mary Poppins (sur la photo), le Québec possède son lot de comédies et drames musicaux maison, tels les Belles-soeurs, ou adaptés, comme La mélodie du bonheur.

Après Mamma Mia en janvier, Beauty and the Beast en avril et Wicked en août dernier, au tour de Mary Poppins de se poser à la Place des Arts la semaine prochaine. Avec son Quartier des spectacles tout neuf, Montréal semble vouloir emboîter le pas à Toronto en reluquant ouvertement du côté de Broadway, chef-lieu mondial de la comédie musicale à grand déploiement. Assisterait-on à l’émergence d’un Broadway-en-Québec ? Chose certaine, depuis quelques années, le genre bénéficie d’une offre bonifiée dans la métropole.


Les quatre spectacles mentionnés plus haut sont présentés ici par Evenko, une entreprise québécoise qui est également le plus important diffuseur/producteur et promoteur indépendant au Canada, et sont des répliques exactes des productions américaines originales. Evenko a tâté le terrain en 2008 en présentant une seule comédie musicale : à nouveau, Mamma Mia. L’essai a été concluant puisqu’à la fin de 2012, elle en sera à quatre, soit une par saison. De préciser Christine Montreuil, porte-parole d’Evenko : « Depuis quatre ans, nous travaillons en étroite collaboration avec Broadway Across Canada pour présenter les “ musicals ” de Broadway les plus populaires, en tenant compte de nos particularités québécoises. Oui, l’intérêt du public est grandissant. L’an passé, The Lion King fut joué à guichets fermés. »


Au chapitre des créations, le Québec n’est toutefois pas en reste et possède son lot de comédies et drames musicaux maison, tels Demain matin Montréal m’attend, Pied-de-poule et Don Juan, sans parler de coproductions avec la France telles Starmania et Notre-Dame-de-Paris. Auteur de Demain matin…, Michel Tremblay a d’ailleurs décroché la timbale en 2009 en musicalisant son classique Les belles-soeurs, dont le succès retentissant a engendré Le chant de sainte Carmen de la Main, spectacle mis en scène, comme le premier, par René-Richard Cyr, qui s’était par ailleurs fait la main avec Les parapluies de Cherbourg et L’homme de La Mancha.


Il n’y a pas si longtemps pourtant, Montréal pouvait accueillir simultanément une douzaine de pièces de théâtre et aucune comédie musicale. C’est de moins en moins vrai, pourquoi ? Le poète, essayiste et professeur à la retraite André Gervais y va de cette hypothèse : « Un choix judicieux porté par quelqu’un de connu et de crédible peut devenir une “ évidence ” culturelle. Un bon exemple pour la comédie musicale : Denise Filiatrault. » De fait, l’infatigable metteure en scène a largement contribué à imposer le genre dans le paysage culturel québécois, notamment en remontant Demain matin Montréal m’attend en 1995 et en 1999.


Au Théâtre du Rideau vert, dont elle est la directrice artistique depuis juin 2004, Denise Filiatrault a monté successivement Cabaret, My Fair Lady, Irma la Douce, Sweet Charity, Un violon sur le toit, et d’autres. À la salle Pierre-Mercure, elle a présenté La mélodie du bonheur en 2010 et Chantons sous la pluie l’été dernier, dans le cadre de Juste pour rire. Ce dernier spectacle a remporté un Billet d’or (50 000 vendus). Mme Filiatrault n’est vraisemblablement pas la seule à aimer la comédie musicale.


« En arrivant au Rideau vert, je ne savais pas que je programmerais une comédie musicale par année ; ce n’était pas prévu, assure la principale intéressée. Mais j’aime tellement ça. À 13 ans, je me maquillais pour aller en voir au cinéma : je n’avais pas l’âge, mais j’y tenais ! Évidemment, là comme dans les autres formes de divertissement, il y a du très bon et du très mauvais. Il faut savoir choisir. Cabaret, hormis le livret de chansons mémorables, c’est la montée du nazisme à Berlin. Je me souviens qu’après une des représentations à l’époque, une dame était venue me voir en me disant : “ Alors, c’est ça une comédie musicale ? ”Elle était ravie, mais un peu surprise. Il faut en montrer plusieurs, et des bonnes, pour intéresser le public et créer des habitudes. À présent, lors du dévoilement de la programmation du Rideau vert, le public a hâte de savoir quelle comédie musicale je vais monter. »


« Je suis heureuse de voir que l’offre augmente et que le public embarque. Un succès comme celui des Belles-soeurs me remplit de bonheur, poursuit Denise Filiatrault, complice de la première heure de Michel Tremblay. Y’a tellement de talent ici ! On est un pays de chanteurs, un pays de voix ! C’est entre autres pour ça que toutes les comédies musicales que je mets en scène sont traduites en français. Les gens veulent voir leurs vedettes et entendre les voix qu’ils aiment. »

 

Une tradition musicale


Un pays de chanteurs, un pays de voix : on ne saurait mieux dire. Quoiqu’au Québec, on a davantage connu les « veillées » et la Bonne chanson. Une tradition anglo-saxonne, la comédie musicale ? André Gervais est de cet avis. « Effectivement, [la comédie musicale] “ fleurit ” du côté anglo-saxon [Angleterre, États-Unis] et elle a toujours eu de la difficulté à s’imposer, à être “ crédible ” ici et en France, toutes proportions gardées. Au Québec, les années 1960 ont vu les premières comédies musicales avec Clémence DesRochers comme auteure du livret et des paroles [Le vol rose du flamant, 1964] puis avec Claude Léveillée comme compositeur : pas moins de huit comédies musicales entre 1964 et 1973, dont Elle tournera la terre, en 1967. »


Au final, il n’existe aucune méthode scientifique pour déterminer hors de tout doute si la constance de Mme Filiatrault à revisiter le genre a rendu celui-ci plus populaire à Montréal, et par extension au Québec, tournées aidant. Cela étant, en instaurant cette tradition au Théâtre du Rideau vert, elle a certainement contribué aux bonnes dispositions du public. Lesquelles dispositions permettent désormais à des maisons de production comme Evenko de faire venir de coûteux spectacles de Broadway sans craindre d’y laisser leur chemise.


 

Collaborateur