Le Devoir des écrivains – Quand la plume fait le moine

L’auteure India Desjardins s’est penchée sur la marchandisation des animaux de compagnie pour la troisième édition du Devoir des écrivains, qui s’est tenue mardi.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’auteure India Desjardins s’est penchée sur la marchandisation des animaux de compagnie pour la troisième édition du Devoir des écrivains, qui s’est tenue mardi.

«Je suis à ça de pleurer. » C’est la grande journée de production de la troisième édition du Devoir des écrivains, il est 14h et la romancière Sophie Bienvenu (Et au pire, on se mariera, La Mèche) s’approche de mon bureau de twitteuse du jour à la recherche de réconfort. Qu’est-ce qui se passe, Sophie ? « Je viens de réaliser que j’écris un article pour Le Devoir ! Est-ce que tu te rends compte ? C’est une institution ! »

C’est un fait, Le Devoir intimide plusieurs des 34 auteurs invités à couvrir les nouvelles du jour. Et pour des gens habitués à en faire à leur tête avec leurs histoires et leurs personnages, la responsabilité morale et citoyenne du passeur d’information pèse lourd sur la plume. Alors qu’en France, la tradition de l’écrivain-journaliste est plus ancrée dans les moeurs (Zola et Camus, ça vous dit quelque chose ?), ici, les écrivains se découvrent plus anxieux devant la nouvelle, moins certains d’avoir ce qu’il faut pour s’y atteler avec succès. « Il faut les convaincre de ne pas écrire comme des journalistes ! », lance Roland-Yves Carignan, directeur de l’information du quotidien.

Ça ne va pas de soi, d’autant que la majorité des auteurs qui se prêtent au jeu ont justement envie de se glisser dans la peau d’un journaliste d’un jour. « C’est trop facile pour les écrivains d’être dans l’opinion », affirme Michel Vézina, éditeur aux Coups de tête et auteur de quatre romans, dont La machine à orgueil (Québec Amérique). « Aujourd’hui, je veux être dans les faits. »

Fanny Britt, elle, rêvait d’être journaliste quand elle était petite. On n’allait pas lui demander de faire autre chose aujourd’hui ! « Mais je m’attarde sur les atmosphères, c’est un peu suranné. Je suis une journaliste de 1910 ! », ajoute la dramaturge en riant, en référence à l’année de fondation du Devoir.

Pour d’autres, le plaisir de l’écriture journalistique coince parfois aux entournures. « La torture est finie ! », lance même Carole David en mettant le point final à son article sur les citoyens du Plateau opposés aux hausses de taxes. « Je suis une poète, habituée d’examiner chaque mot. Mon article n’est pas assez littéraire à mon goût ! » Stéphane Bourguignon, lui, déteste avoir toutes les informations à sa disposition avant de commencer à écrire un texte, que ce soit ses romans - Sonde ton coeur, Laurie Rivers (Québec Amérique) - ou ses séries télé - La vie, la vie et Tout sur moi. « Je m’ennuie très vite si je sais ce qui va arriver dans mes histoires. Pour ça, le journalisme, c’est difficile. » Lui qui dit ne pas avoir la nouvelle dans le sang s’est tout de même taillé une jolie place en une du journal.

Marie-Hélène Poitras, scotchée au téléphone afin d’obtenir des témoignages sur la suppression d’emplois chez Sun Media, constate de son côté que ses interlocuteurs sont plus récalcitrants que les personnages de son roman Griffintown (Alto). Son statut d’ex-journaliste dans un hebdo culturel n’atténue pas le choc. « À la culture, tout le monde voulait me parler. Là, ceux qui me rappellent ne sont pas nombreux et ils veulent rester off the record. » Avis au Devoir : si on restait des écrivains jusqu’au bout, on inventerait des citations, ça serait beaucoup plus simple.

 

Journée effrénée

Les écrivains seraient-ils plus douillets que les journalistes ? En tout cas, la métamorphose d’Annie Cloutier en correspondante parlementaire à Québec a bousillé son horloge interne. « Ces journalistes ont des journées effrénées ! Je ne pense pas que, ne fût-ce que physiquement, je pourrais vivre cette vie tous les jours », estime l’auteure d’Une belle famille (Triptyque). D’autres rouspètent contre le bruit ambiant ou la difficulté d’écrire l’après-midi lorsqu’on est un auteur du matin… Et pourtant, à la fin de l’exercice, tous se disent contents d’avoir fait travailler d’autres muscles qu’à l’accoutumée - et leur sourire, leur fierté sont authentiques et se voient comme la photo au milieu de la une.

Et les journalistes, eux ? Ne sont-ils pas déstabilisés par cette intrusion littéraire, mécontents d’avoir à céder leur place ? Marie-Andrée Chouinard, chef de division au secteur général, m’affirme que c’est tout l’inverse : « En journalisme, on fait notre pain et notre beurre de la déstabilisation. On a horreur de la continuité et du prévisible, on préfère les surprises ! » Le journaliste Stéphane Baillargeon, qui arpente la salle de rédaction sans laisser transparaître une once d’inquiétude, me dit avoir constaté une évolution au cours des trois dernières années : « Les journalistes ont appris à lâcher prise. On fait du fact checking mais, pour le reste, on laisse le champ libre aux écrivains. » Dans les coulisses littéraires, on murmure cependant que certains journalistes s’ingéreraient plus que d’autres dans la rédaction des textes… Serait-ce le signe que, même quand on ne signe pas un article, on porte tout de même la responsabilité de « notre » nouvelle, par habitude, par réflexe, par conscience professionnelle ? Se cache certainement là-dessous un enjeu complexe, à explorer dans la prochaine édition du Devoir des écrivains…

L’heure de tombée sonne. « J’suis pas prête ! », s’écrie Sophie Bienvenu. « C’est comme quand ton chum vient te chercher et que t’es encore en robe de chambre ! » Pourtant, quand je l’ai cueilli au pas de ma porte hier matin, Le Devoir était paré de ses plus beaux atours et invitait à un effeuillage magistral.

À l’an prochain, les écrivains !

1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 15 novembre 2012 06 h 01

    À quand Le Devoir des citoyens?

    La question ne vient pas de moi, je l'ai entendu d'un collègue hier au travail.
    Mais elle est savoureuse.

    Des citoyens écrivent tous les jours pour commenter l'actualité.
    Plusieurs le font avec humour, avec style, avec pertinence.

    Prenez-en de la graine...si vous pouvez.