Agoras - Penser l'art en ville

«Je crois qu'il faut mettre l'imagination au pouvoir.» Celui qui exprime cette profession de foi, cliché, utopie ou nécessité vitale, chacun sa perception, c'est Guy Sioui-Durand. Sociologue, critique d'art et commissaire indépendant, Sioui-Durand animera les agoras présentées au colloque Les Arts et la Ville ainsi qu'un atelier consacré à l'insertion de la création artistique dans la communauté.

Théoricien de l'art-action, de l'éphémère et du nomadisme, Sioui-Durand est l'auteur d'essais tels L'Art comme alternative. Réseaux et pratiques d'art parallèle au Québec 1976-1996, Les très riches heures de Jean-Paul Riopelle et Les Nouveaux Chasseurs, chamans et guerriers de l'art actuel amérindien. Il est également cofondateur de la revue Inter et du Lieu, centre d'art actuel basé à Québec.

De l'imagination, le monsieur n'en manque pas, ne serait-ce que parce qu'elle est fécondée par les multiples performances artistiques goûtées en mille lieux. Sioui-Durand se définit comme un homme de terrain et effectivement, du Japon au quatre coins du Québec, ses pérégrinations l'ont emmené à plus d'événements qu'on ne savait exister. Inventives, recherchées, les conférences de cet inextinguible verbomoteur tiennent du multimédia et de la performance. Lors d'un événement organisé par le centre d'artistes Méduse à Québec, il a mis sur pied, à l'instar des philosophes de la Grèce antique, les «Commandos nomades», marches de réflexion collective; en 2001, avec le groupe Loco Locass, il a transformé, l'espace d'une nuit, le Musée du Québec en lieu de happening pour un hommage à Riopelle.

Espace de parole

Mais il ne faut sans doute pas s'attendre à ce que l'animation par Sioui-Durand des divers agoras et ateliers de l'actuelle édition du colloque Les Arts et la Ville prenne une allure aussi festive. «À l'origine, on m'a engagé pour ma connaissance du terrain, pour trouver de la cohérence, précise M. Sioui-Durand. Ce sera plus formel que mes présences habituelles, sinon peut-être dans le cas de l'atelier avec Jean-Jules Soucy et Pierre Paquin, qui sont des gens que je connais bien, et avec qui on va pouvoir "jouer".»

«Le thème général de ce 16e colloque, c'est la démocratisation de l'art. Comment nos instances municipales y contribuent-elles? Quelles sont les actions entreprises pour lutter contre l'exclusion? Des tribunes, des occasions pour débattre de la place de l'art dans la société, il n'y en a pas beaucoup. Avec les agoras, j'espère atteindre une masse critique suffisante pour que quelque chose se passe. Je ne chercherai pas le consensus, ce n'est pas intéressant. Je veux plutôt assumer l'élément de convergence, respecter les problématiques et la pluralité des discours. Il faut réhabiliter l'agora en tant que lieu public et pour cela, donner beaucoup de place aux gens plutôt qu'en faire une conférence d'experts.»

L'ère de la fragmentation

Lors de l'agora sur la gratuité et l'accessibilité de l'art, le jeudi 25 septembre, les intervenants seront François Colbert et Yvon Laplante, tous les deux professeurs-chercheurs, l'un aux HEC, l'autre à l'UQTR, ainsi que Jean Payeur, directeur général de l'Institut canadien de Québec. Bien qu'interconnectés, ces thèmes pourraient évidemment faire l'objet de discussions séparées tant ils sont riches en interprétations et en développements potentiels. «Aux journées gratuites du Louvres, remarque M. Sioui-Durand, la proportion du public augmente de 60 %. Mais la gratuité n'explique pas tout. Beaucoup de personnes vont se confiner à un certain type d'art. S'il y avait de l'opéra gratuit, s'y précipiterait-on en masse?»

Le sociologue se questionne sur le rapport entre le public et l'accessibilité des oeuvres, même s'il vient, avoue-t-il, il d'un milieu — celui des performances, des installations —, où les oeuvres ne mobilisent pas toujours le grand nombre. Il est cependant convaincu que ce type de pratiques artistiques peut attirer plus de gens qu'on ne le croit. Guy Sioui-Durand en veut pour exemple le Festival du théâtre de rue de Shawinigan qui, un soir de septembre dernier, a mobilisé 35 000 personnes. «Néanmoins, nous sommes à l'ère de la fragmentation. Il y a des manifestations grand public, comme le Festival de jazz et des événements hyper spécialisés comme Mutek. Cette coexistence n'est pas près de s'arrêter.»

Cette agora devrait également questionner le concept néolibéral de la culture considérée comme une marchandise et la rime trop répétée entre gratuité et bénévolat des artistes.

Topographie de l'art

Le jeudi 25 septembre toujours, mais cette fois en après-midi, l'atelier «Les nouveaux territoires de l'art: quand la création s'insère dans les communautés», s'annonce fort animé, ne serait-ce qu'en raison des nombreuses idées de M. Sioui-Durand et de sa vaste expérience du terrain. Là encore, le sociologue et théoricien de l'art privilégie l'imagination malgré le conservatisme des municipalités jumelé à une «époque de technocrates». «Je garde toujours en tête, dit-il, une remarque que m'avait faite la danseuse Marie Chouinard: "Si tu gardes la tête en l'air, tu vas toujours voir les choses du même angle. Il faut faire des culbutes!" Je crois qu'il faut sortir des conventions, des sentiers battus. Toutes les villes devraient avoir un penseur éclairé, se doter de lieux de consultation avec les artistes. Les villes peuvent vraiment devenir des partenaires pour une éclosion. Quand elles décident de s'impliquer dans des événements, ça donne souvent d'excellents résultats. Un exemple parmi d'autres, Rouyn-Noranda et son festival de cinéma.»

«Le philosophe Jean-Ernest Joost a dit que l'espace public n'existait plus, que ce n'était plus qu'un lieu de passage et de circulation. Je questionne cette affirmation. L'art ne peut-il être créateur d'espace public, déstabiliser le quotidien et créer de nouvelles sociabilités dans la ville hors du monde marchand? À Amos, lors du symposium "20 000 lieues/lieux sur l'esker", en 1997, les gens se sont mobilisés pour transbahuter à travers la ville une roche de 17 tonnes. La ville devient ainsi un terrain de l'art. Pour créer un art public, il faut s'infiltrer dans d'autres milieux de vie, trouver des projets qui [sont] porteurs d'une présence, dégager une "nervosité".»

L'art dans la rue

Pour illustrer ce propos, Guy Sioui-Durand évoque les pratiques du 3e Impérial, un centre d'essai en arts visuels situé à Granby qui, à son sens, a réussi à créer de l'ouverture dans des publics inhabituels: ce sont les installations de Sylvette Babin dans une érablière de la région, c'est encore feu Patricia Robertson qui, oeuvrant à partir de la thématique du tabac, débordait du «3e» en allant à la rencontre des citoyens, dans leur propre domicile.

Le thème des nouveaux territoires de l'art réfère également à la relativement récente apparition en région de pratiques artistiques qu'on croyait naguère trop pointues pour trouver une existence viable hors de Montréal. Le Symposium de Baie Saint-Paul se consacre désormais à l'art contemporain, au Lac Saint-Jean, Métabetchouan s'associe aux ateliers Toutout pour s'ouvrir à la création contemporaine, Petite-Vallée propose «Village en chanson»...

Les exemples sont nombreux; symptomatique du phénomène, un autre atelier présenté à Les Arts et la Ville s'intitule «Les arts médiatiques et le cinéma en région: curiosité ou phénomène en émergence». De pair avec un étalement urbain pris au sens large, rendu possible par Internet, la prolifération des travailleurs autonomes et des retraités, un apparent mouvement de retour des artistes québécois vers leur lieu d'origine pourrait signifier la création de nouvelles zones d'art, contribuer à la valorisation des régions.

Voilà certes une thématique méritant l'attention des intervenants.

Le vendredi 26 septembre, Guy Sioui-Durand présentera une synthèse des agoras.