Un atout majeur - Le paysage est un patrimoine

Amélie Daoust-Boisvert Collaboration spéciale
La chute Ouiatchouan, qui alimentait le moulin à pulpe du village de Val-Jalbert, semble figée dans le temps.
Photo: Amélie Daoust-Boisvert - Le Devoir La chute Ouiatchouan, qui alimentait le moulin à pulpe du village de Val-Jalbert, semble figée dans le temps.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La nouvelle Loi sur le patrimoine culturel est entrée en vigueur le 19 octobre dernier. Fait inédit : les « paysages culturels patrimoniaux » pourront désormais bénéficier d’une protection. Peut-on espérer le classement d’un premier paysage bientôt ?

Seule la neige qui craque sous le poids de mes raquettes perturbe le silence du village fantôme. L’hiver a été généreux. En cette froide journée de 2008, j’explore, en louve solitaire, le site historique de Val-Jalbert, près de Roberval, au Saguena -Lac-Saint-Jean. Pas âme qui vive.


Vraiment ? Mes pas suivent une rivière tumultueuse qui refuse obstinément le gel. Puis, au détour d’un petit pont, elle apparaît, l’âme du lieu : la chute Ouiatchouan. Ses embruns puissants ont figé dans un épais manteau de givre le moulin à pulpe abandonné en 1927. Défiant les glaces, elle gronde, furieuse dans ce paysage autrement immobile fait de petites maisons de bois depuis longtemps désertées, pétrifiées dans les années 1920.


Depuis, une image de cette scène hivernale inoubliable trône au-dessus de mon foyer.


Mais les photographies pourraient bien survivre à la chute Ouiatchouan.

 

Menace


Une petite centrale hydroélectrique pourrait défigurer ce paysage, dénonce Pierre Leclerc, qui siège au conseil d’administration de la Fondation Rivières. Il a soulevé le problème devant le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Sans succès.


Le débit de la chute, en hiver, pourrait être réduit à 0,3 mètre cube par seconde : un filet en comparaison des 20 mètres cubes qui s’écoulent actuellement. Pendant la saison touristique, un débit « esthétique » de 7 mètres cubes par seconde serait conservé.


Alors que les 94 bâtiments et vestiges du site sont déjà classés patrimoniaux, Pierre Leclerc et de nombreux citoyens espèrent que la nouvelle loi sur le patrimoine culturel permettra de protéger aussi la chute, qui donne tout son caractère à l’endroit. Et sans laquelle le village n’aurait jamais existé. « C’est un emblème régional ! Le ministre Maka Kotto doit se pencher sur ce dossier », croit M. Leclerc. Le ministre de l’Environnement, Daniel Breton, doit aussi se prononcer prochainement, donnant suite au rapport du BAPE, qui, lui, avalisait le projet.


Plus de 60 000 personnes visitent le village historique de Val-Jalbert chaque année.

 

Historique, emblématique, identitaire


Le ministère de la Culture et des Communications précise que, en vertu de la nouvelle loi, « un paysage culturel patrimonial est façonné à la fois par des facteurs naturels et par des activités humaines. Un paysage naturel ne peut être considéré comme un paysage culturel patrimonial pour sa seule beauté. L’humain doit y avoir laissé sa trace. »


Ce paysage doit mériter une protection pour son intérêt « historique, emblématique ou identitaire ». Pour Pierre Leclerc, cette définition colle parfaitement au cas de la chute Ouiatchouan.


Le directeur scientifique associé à la Chaire UNESCO paysage et environnement, Gérald Domon, voit dans cette loi une « belle initiative » qui devra maintenant trouver pied dans le réel.


Pour le professeur de l’École d’architecture de paysage de l’Université de Montréal, « c’est aux collectivités à reconnaître le caractère exceptionnel d’un lieu, qui doit se réunir autour d’un projet. On ne peut pas imposer la protection du paysage. »

 

Initiatives locales


L’initiative devra donc venir du bas. Pour guider les villes ou les MRC qui souhaitent présenter un projet, le ministère de la Culture et des Communications a créé un guide pratique. Des subventions seront également disponibles, a annoncé le ministre Maka Kotto au moment de l’entrée en vigueur de la nouvelle loi.


Voilà qui était nécessaire, selon M. Domon. « Sans ressources pour accompagner les citoyens et les villes, la loi aurait un impact mineur sur le territoire, explique-t-il. La question du paysage est relativement nouvelle. Plusieurs municipalités ne savent pas comment s’y prendre. Il y a un savoir à construire. Si les gens sont seuls dans leur coin, ils risquent de s’essouffler avant d’avoir des résultats. »


Selon l’expert, plusieurs questions se posent quant à la manière dont la nouvelle loi sera appliquée. « Les paysages ont toujours évolué dans le temps. Il ne faut pas les figer, car ce serait tomber dans le décor. Le paysage, c’est le reflet de ce qu’on est, mais aussi de notre relation avec le territoire. »


Quels paysages pourraient être protégés ? « Pensez aux paysages à caractère historique, à Harrington, à Magog, où certains rangs ont un fort caractère identitaire, propose M. Domon. Le paysage, c’est un bien collectif qui résulte d’une activité privée. C’est paradoxal, car les beaux paysages exercent une attraction, mais, parfois, ils attirent trop et ça les menace. Ils peuvent en perdre leur identité ! » Tout est donc dans la recherche d’un équilibre.


Il croit que la nouvelle loi donne effectivement de nouveaux arguments aux défenseurs de la chute Ouiatchouan.


« Il y a une incroyable énergie sur le terrain, observe M. Domon. Il va falloir trouver les moyens pour appuyer toutes ces initiatives ! »