Fondation Rues principales - Il y a 30 ans déjà, ils agissaient…

Réginald Harvey Collaboration spéciale
« Plus on protège notre identité et nos caractéristiques, plus on peut réaliser de bonnes affaires ; il y a indéniablement un lien avec l’économie, quand on regarde ce qui s’est fait dans certaines municipalités, comme à Baie-Saint-Paul, dans le Vieux-Québec et ailleurs », selon François Varin, conseiller expert au sein de la Fondation Rues principales.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir « Plus on protège notre identité et nos caractéristiques, plus on peut réaliser de bonnes affaires ; il y a indéniablement un lien avec l’économie, quand on regarde ce qui s’est fait dans certaines municipalités, comme à Baie-Saint-Paul, dans le Vieux-Québec et ailleurs », selon François Varin, conseiller expert au sein de la Fondation Rues principales.

Ce texte fait partie du cahier spécial Patrimoine culturel

Il existe au Québec un organisme à but non lucratif à l’intérieur duquel toute une équipe de professionnels se consacre, depuis une trentaine d’années, à la revitalisation socioéconomique et au développement durable des milieux urbains. Les gens de Fondation Rues principales ont laissé leurs empreintes dans plus de 250 municipalités du Québec et des autres provinces.

Ils sont des spécialistes du mieux-vivre dans les villes, proposant globalement d’améliorer la qualité de vie des citoyens en suivant un processus élargi de consultation et de concertation. François Varin se présente aujourd’hui à titre de conseiller expert de ce regroupement de professionnels que sont les gens de la Fondation Rues principales. En fait, il était là au point de départ : « Je l’ai mise sur pied et je l’ai dirigée jusqu’en mai dernier. » Il en fut le directeur général pendant plus de 25 ans, avant de laisser la place à la relève.


Il cerne pour Le Devoir les contours de la nouvelle loi (comptant 265 articles) sur le patrimoine culturel. Il dégage en premier lieu deux éléments majeurs qui lui apparaissent, après l’avoir examinée de près : « Il y a plusieurs petits détails qui la composent, mais il y a deux principaux aspects qu’il faut retenir. D’abord, on a élargi la notion de patrimoine. On a introduit entre autres le concept de l’immatérialité ou de paysage culturel, à l’intérieur duquel les gens sont vus comme du patrimoine vivant, comme de la culture matérielle ou du savoir-faire ; ils peuvent être reconnus comme éléments du patrimoine dans une collectivité ou dans une région. C’est un premier point qui est intéressant parce que, dans le fond, le patrimoine et tout ce qui nous entoure, ce ne sont pas que des bâtiments. »


Responsabilités


Il se tourne vers l’autre volet important : « On donne plus de responsabilités aux municipalités et on les dote d’outils pour aller jusqu’au bout de leur vision. Avant que la loi ne soit modifiée, celles-ci étaient limitées dans l’action qu’elles pouvaient prendre pour sauver ou mettre en valeur un bien patrimonial. Elles rencontraient des obstacles dans l’exercice de leur leadership par le passé, alors que ce changement survient maintenant au Québec, en vertu de l’évolution de la notion de protection de l’identité locale, avec toutes les caractéristiques qu’elle comporte. »


D’hier à aujourd’hui, le courant de pensée s’est transformé : « Quand j’ai commencé mon travail et qu’on parlait de patrimoine, il y a 30 ans, c’était un dossier difficile à défendre parce que c’était vu comme un empêchement ou une contrainte imposée au développement ; aujourd’hui et depuis plusieurs années, la fondation prêche en faveur du patrimoine comme un outil de l’essor économique. Pour leur part, les municipalités démontrent leur volonté de mieux le prendre en compte parce qu’elles sont conscientes que plus on protège notre identité et nos caractéristiques, plus on peut réaliser de bonnes affaires ; il y a indéniablement un lien avec l’économie, quand on regarde ce qui s’est fait dans certaines municipalités, comme à Baie-Saint-Paul, dans le Vieux-Québec et ailleurs. »

 

Réactions et développement durable


La Fondation Rues principales a eu l’occasion de travailler dans des centaines de villes et villages. À la suite de cette expérience vécue, de quelle façon son fondateur envisage-t-il la réaction des municipalités dans la phase d’application de la loi ? « Elles devraient voir cela positivement. Certaines vont être heureuses, parce que beaucoup d’entre elles voulaient prendre des initiatives mais subissaient des contraintes et des limites. »


Voilà qu’elles voient la palette des possibilités s’élargir : « D’une part, si elles s’aperçoivent qu’un bien est menacé, il est écrit clairement qu’elles peuvent ordonner l’arrêt de travaux ou de quoi que ce soit ; elles peuvent même exproprier. Est-ce que toutes partageront cette vision ? Je l’ignore, mais je sais que celles qu’on accompagne, on les amène à tourner leur regard vers leur développement futur, à se projeter dans l’avenir ; elles comprennent que le patrimoine est un facteur important et un catalyseur à cet égard. La loi leur donne des outils pour intégrer ce patrimoine dans leur développement ; elles sont équipées pour être en mesure d’agir, et cela va même jusqu’à la possibilité d’offrir des subventions. »


En corollaire, François Varin aborde de cette façon la question du développement durable, qui est si chère à la fondation : « On préconisait celui-ci auprès des municipalités il y a déjà près de 30 ans. De quoi s’agit-il fondamentalement ? C’est de ne pas surdévelopper ni surconsommer, c’est d’en laisser pour les générations qui viennent, tout en ne prenant que ce qui est nécessaire pour nous, c’est de diminuer l’empreinte écologique ; c’est de miser sur nos atouts et c’est de voir à faire participer la population. Une des facettes de la loi réclame justement qu’on fasse participer les gens, qu’on les consulte et qu’on collabore avec les citoyens. »


Il fait part d’une nouveauté qui lui est apparue : « On voit bien que, dans la loi, il existe une notion de plan de conservation. On demande aux municipalités et aux propriétaires d’être responsables d’assurer la mise en valeur à long terme d’un bien ; on s’inscrit de ce fait dans la durabilité des choses, on s’assure de ne pas seulement classer un bien, mais aussi de le situer à l’intérieur d’un plan de conservation ; de plus, on voit bien que les gens auront à rendre des comptes au sujet du suivi de ce dernier. Il s’agit là d’une dimension de la législation en vertu de laquelle on vient responsabiliser davantage à la fois le propriétaire d’un bien patrimonial et une municipalité qui le désigne comme tel. »


Soutien indispensable à l’application


Et quand le maire des Îles-de-la-Madeleine, Joël Arseneau, exprime ses craintes à l’effet que certaines entités municipales de plus faible taille soient incapables d’appliquer efficacement la loi en raison du manque de ressources disponibles, François Varin partage ce point de vue : « Je comprends très bien ce qu’il entend. C’est toujours le même problème avec le ministère de la Culture au cours des dernières années : il responsabilise, mais c’est comme si, par la suite, il s’en lavait les mains. C’est en quelque sorte la contrepartie ; il est bien qu’on redonne aux milieux la responsabilité de bien veiller à leur développement harmonieux, mais on doit en même temps s’assurer que les capacités nécessaires pour y arriver existent vraiment. »


Il prône cette solution : « Le ministère devrait effectivement mettre en oeuvre un plan d’action qui accompagne cette loi-là. Il est certain qu’il n’existe pas de problème dans des villes comme Montréal, Québec ou Trois-Rivières. Pour les municipalités qui sont plus démunies et qui ont moins d’expertise locale, il faudrait qu’il mette sur pied une équipe volante ou qu’il demande à ses bureaux régionaux de leur venir en aide. »