Grand Prix 2012 - Et il projette toujours!

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Dans cette direction bicéphale du Festival du nouveau cinéma, le fondateur, Claude Chamberlan, est le spécialiste du contenu: c’est lui qui sélectionne les films. De son côté, Nicolas Girard Deltruc, directeur général, se considère comme le spécialiste du contenant.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans cette direction bicéphale du Festival du nouveau cinéma, le fondateur, Claude Chamberlan, est le spécialiste du contenu: c’est lui qui sélectionne les films. De son côté, Nicolas Girard Deltruc, directeur général, se considère comme le spécialiste du contenant.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Récipiendaire en 2012 du Grand Prix du Conseil des arts de Montréal, le Festival du nouveau cinéma voit l'ensemble de son œuvre, sa programmation hors du commun et aussi sa durée être soulignés: l'édition de cette année marquait son 40e anniversaire. Deux points de vue, deux piliers: Claude Chamberlan et Nicolas Girard Deltruc, nous parlent de ce qui s'est fait et de ce qui se fera.

«Ce qui forge un festival comme celui-là, ce sont l'équipe et les rencontres», nous dira Claude Chamberlan, cofondateur et fier directeur du Festival du nouveau cinéma. Une formule qui peut paraître simple, mais qui a quand même fait ses preuves.

Il faut remonter jusqu'en 1971 pour assister à la naissance de ce qui portait à l'époque le nom de Festival international du cinéma en 16 mm. Ce projet complètement fou, de Claude Chamberlan et Dimitri Eipidès, a pour but d'offrir un lieu et un espace à des films qui ne cherchent qu'à être distribués. C'est parti au Musée des beaux-arts pour ce festival, qui déjà présente les films de Werner Schroeter, de Frederick Wiseman et de Werner Herzog.

Après avoir accueilli Marguerite Duras l'année précédente, en 1982 pour la 11e édition, le festival, qui porte désormais le nom de Festival international du nouveau cinéma, invite Forcier, Wenders, encore Schroeter, Morrissey et de nombreux autres. Dans cette édition, une nouvelle section est consacrée à la vidéo, une forme d'expression novatrice. Jim Jarmusch est là avec 31 minutes de Stranger Than Paradise...

On fête les 20 ans du festival en 1991. Longs et courts métrages, vidéos, tout est là, et même les deux premiers épisodes d'une mythique série télé: Twin Peaks, de David Lynch. Dix ans plus tard, plus les années passent et plus la programmation se diversifie, et, pour ses trente ans, le festival fait la fête en compagnie de Wim Wenders.

Aujourd'hui, à 40 ans, le festival a déjà reçu les plus grands réalisateurs du monde entier. Il est maintenant doté d'un volet professionnel, Open Source, et d'une nouvelle section, Focus Québec/Canada. Une fois sa pérennité assurée, rien n'empêche plus le festival de fêter ses 50, 60 et même 80 ans!

Après le Parallèle en 2001

Déjà lauréat d'un Grand Prix du Conseil des arts de Montréal en 2001 pour la fondation du Cinéma parallèle, Claude Chamberlan est fier de remporter en 2012 ce prix qui vient honorer le Festival du nouveau cinéma: «On a toujours voulu servir les cinéastes et leur vision d'abord, en présentant des films en 16 mm. Puis sont arrivés le 35 mm et la vidéo, des films et souvent des formats jamais montrés dans les festivals traditionnels», explique Claude Chamberlan.

Le festival réussit à rejoindre un public très varié, et c'est vrai depuis sa création. «On a voulu tout ça très disponible pour tout le monde, et les gens sentent qu'ils sont les bienvenus. Il n'y a pas de vérité absolue sur la manière de diffuser les films, mais ça demeure essentiel de montrer ces oeuvres-là et que ça serve de lieu de rencontre. Comme une réunion de famille... Éclatée, mais nécessaire.»

Quand il regarde vers l'avenir, Claude Chamberlan souhaite une présence à l'année et des collaborateurs dans le monde entier et aussi au Québec.

Quand la fiction devient science

Nicolas Girard Deltruc, directeur général avec Claude Chamberlan, collabore au Festival du nouveau cinéma depuis 2005. Avant d'atterrir à Montréal, il est passé par MK2 à Paris et par le Festival des films de Toronto. Nicolas Girard Deltruc observe avec attention le développement des nouvelles technologies et l'évolution des plateformes de diffusion «des images en mouvement».

Dans cette direction bicéphale, Claude Chamberlan est le spécialiste du contenu: c'est lui qui sélectionne les films. De son côté, Nicolas Girard Deltruc se considère comme le spécialiste du contenant: «Mon travail consiste à voir comment orienter et organiser les choses pour que le festival s'adapte en fonction de l'évolution du milieu. Ce qui fait notre force, c'est la flexibilité et notre adaptabilité.»

S'il fut un temps où le film indépendant trouvait difficilement un distributeur, aujourd'hui, avec Internet, la télé et le cellulaire, c'est l'inverse. Chacun peut faire un film, le diffuser et tout un chacun peut le visionner, mais encore faut-il trouver ce film, et c'est là que réside tout le défi de l'organisation d'un festival. «Aujourd'hui, avec toute la production, c'est comme si on ouvrait la porte de la bibliothèque de Babel à quelqu'un; il serait complètement perdu. Pour ne pas perdre son temps, on a besoin d'un guide», explique Nicolas Girard Deltruc.

Incontournable

Peu importe la forme qu'il prendra, un festival sera toujours un incontournable. C'est un lieu où les spectateurs peuvent découvrir et échanger, partager cette expérience collective. À quoi tout ça ressemblera dans 10 ans? «Peut-être serons-nous dans une salle 360, les gens seront au milieu à regarder le film autour. Ou encore, ce sera une salle toute ronde avec un film qui se déroulera au centre en images de synthèse ou en hologrammes.» Les possibilités techniques sont nombreuses et elles l'ont toujours été. On ne doit pas oublier que le cinéma a été inventé par des ingénieurs et que ce sont les artistes qui se sont emparés de lui.

Nicolas Girard Deltruc regarde ce qui se fait présentement au MIT, à Berkeley: «On a montré des films à des cobayes, on a répété et répété l'envoi des images et, grâce à un scanneur, on a été capable d'aller rechercher les images dans le cerveau des cobayes. C'est un peu effrayant parce que, de cette manière, on peut passer de l'immersif à l'intrusif», s'inquiète et s'émerveille à la fois Nicolas Girard Deltruc.

D'autre part, on apprend qu'on a aussi réussi à rendre la vue à des aveugles: on s'est rendu compte que certaines terminaisons nerveuses de la langue sont directement reliées à la partie du cerveau qui visualise les images et qui les passe directement au nerf optique. Une caméra existe déjà; elle prend la lumière, transpose le tout en impulsions électriques, que le corps est capable de capter par la langue et de faire réapparaître dans le cerveau...

On est là, ces technologies existent et on est à la fois fasciné et inquiet. Souvent, ce sont les artistes qui, les premiers, apprivoisent la technologie: «Les entreprises qui développent de tels projets ont souvent des problèmes de contenu. Elles font alors affaire avec des artistes à qui elles demandent de développer un projet pour faire un démo. C'est arrivé avec les premiers écrans tactiles d'Apple: avant qu'ils ne soient sur le marché, on les a vus dans Minority Report», rappelle Nicolas Girard.

Au Festival du nouveau cinéma, on se prépare dès aujourd'hui pour les quarante années à venir. Mais on n'oublie jamais que, «dans le cinéma, c'est d'abord le propos qui fait réfléchir et qui confronte l'être humain à ses questionnements. Peu importe le support. Depuis son invention, le cinéma, c'est une prise de recul, c'est un outil.»

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Collaboratrice du Devoir