De D'architectures à Canadian Architect - La qualité de l'architecture contemporaine française s'explique par l'émergence des concours

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Architecture mars 2012

Les revues d'architecture sont les témoins privilégiés des concours: elles publient les projets en lice, mais surtout elles les commentent et les critiquent. Que ce soit en France ou au Canada, les rédacteurs en chef ont chacun leur vision de ce monde où parfois les petits peuvent côtoyer les grands.

Emmanuel Caille est critique d'architecture en France et rédacteur en chef du magazine D'architectures. Ian Chodikoff occupe les mêmes fonctions au sein du magazine Canadian Architect. Tous deux prononceront une conférence dans le cadre du colloque organisé par le LEAP. Si les titres sont les mêmes, les réalités sont bien différentes sur chacun des deux continents. Pourtant, les discours se rejoignent et un même désir anime les deux hommes: celui d'une rencontre entre la culture ambiante et l'architecture.

La recherche de la qualité


«En France, l'architecture se porte plutôt bien, elle s'est considérablement améliorée. Depuis les vingt dernières années, on a vu un accroissement de la qualité indéniable, qui est vraiment dû à la pratique des concours», dit Emmanuel Caille.

Du côté du Canada, le constat est plus partagé: «On en parle beaucoup entre collègues, et notre conclusion est que la qualité de l'architecture au Canada est très élevée, mais elle pourrait être améliorée sans des contraintes qui font en sorte qu'elle n'est pas tout à fait ce qu'elle devrait être», pense, quant à lui, Ian Chodikoff. Ici, au Canada, les contraintes dont on parle sont d'ordre culturel: «Les clients peuvent être effrayés à l'idée de mettre l'argent nécessaire pour construire un immeuble, ils ne voient pas les avantages de dépenser autant. Il y a aussi la relation entre les constructeurs et les architectes qui peut parfois être conflictuelle, ce qui se traduit par des coûts plus élevés et empêche de faire naître de nouvelles façons de fonctionner», ajoute M. Chodikoff.

Il faut aussi mentionner d'emblée que construire au Canada est souvent plus difficile qu'en Europe. Cette difficulté s'explique en partie par le climat canadien: «Quand on compare les budgets des projets européens aux budgets canadiens, on constate qu'on dépense beaucoup pour nos immeubles. Les codes sont différents. Pour ne donner qu'un exemple, on pense aux exigences en matière de stationnement. En Europe, ces exigences ne sont pas les mêmes et on peut construire sur des terrains plus petits. Ici, malheureusement, l'argent qu'on doit mettre pour un stationnement souterrain ne peut être utilisé pour améliorer un autre aspect de l'immeuble», explique Ian Chodikoff.

Les deux architectures françaises

En France, la qualité en architecture s'est grandement améliorée depuis une vingtaine d'années. Pourtant, à une certaine époque pas si lointaine, on pouvait parler de deux architectures distinctes: celle de la commande publique, avec des musées, des écoles, des mairies et du logement social, et, de l'autre côté, l'architecture émanant du secteur privé, avec ses sièges sociaux et le logement privé.

Puis, petit à petit, «l'exemple qui venait de l'État a contaminé positivement le milieu. Même si ce n'est pas encore partout réjouissant, on commence à voir des projets intéressants à la fois dans le logement et dans les sièges d'entreprise», commente M. Caille, qui croit que «les chefs d'entreprise ont compris, avec les grands concours et les "starchitectes", qu'il y avait une certaine image à gagner à travers l'architecture».

Les concours au Canada...

Dans tout le Canada, il n'y a qu'au Québec qu'on s'est doté de politiques concernant les concours d'architecture. En simplifiant, on pourrait dire que, pour la création de tout édifice public de certaines dimensions, on doit nécessairement passer par un concours. «Ailleurs au Canada, les concours diffèrent énormément. Il y a les concours ouverts, où toutes les firmes peuvent participer. Il y a les concours sur invitation, où le client invite quatre firmes à faire des présentations, et, finalement, il y a les concours où les firmes doivent remplir certaines conditions et pour lesquels on doit se qualifier. On dit de ces concours qu'ils sont ouverts, mais il peut être tellement difficile de se qualifier que, en réalité, ils ne sont ouverts qu'à quelques firmes seulement», précise M. Chodikoff.

Serait-il intéressant, pour le monde de l'architecture, d'implanter certaines lois qui viendraient encadrer la pratique des concours? Selon Ian Chodikoff, «il serait difficile de faire voter ces lois. Il ne faut jamais oublier qu'un concours est une question de gestion de risques. On pourrait penser à développer des politiques faisant en sorte que, n'importe où au pays, on organise des concours afin de maximiser le talent et de minimiser les risques. On pourrait aussi penser en fonction de lois qui feraient que les projets pour lesquels il y a des concours profiteraient d'un meilleur financement.»

... et en France

En France, c'est le président Georges Pompidou qui lança la pratique des concours d'architecture internationaux lorsqu'il entreprit le projet de construction du centre Beaubourg, aujourd'hui renommé centre Georges-Pompidou. Ce concours a été gagné par des étrangers, Renzo Piano et Richard Rogers. «Par la suite, pendant le septennat de Mitterrand à partir de 1981, sont lancés de grands projets d'architecture. Ces projets ouvrent la porte aux étrangers et c'est alors qu'on s'aperçoit de ce qui se passe ailleurs en Europe», rappelle Emmanuel Caille.

Si en France le système des concours n'est pas parfait, il fonctionne quand même très bien: «C'est viable comme système pour l'Europe. On pourrait passer tout son temps à parler de ses défauts, mais j'ai envie de dire que c'est comme la démocratie: on ne connaît rien de mieux. Bien sûr, les concours sont des jeux de pouvoir, mais au final on voit rarement de très mauvais projets l'emporter», conclut M. Caille.

Lors de la présentation de sa conférence, «Leveraging Design Competitions for Effective Urban Development», qu'on pourrait traduire par «Soutenir les concours d'architecture pour un développement urbain efficace», Ian Chodikoff mentionnera l'importance de structurer avec soin un concours d'architecture afin que le résultat puisse représenter au mieux les objectifs du client, tout en assurant le plus haut calibre de qualité. C'est donc aux organisateurs et aux commanditaires de faire leur travail.

Mais les firmes doivent elles aussi relever le défi de bien comprendre les besoins des clients afin de répondre le mieux possible à leurs demandes: «Ça fait partie de la stratégie promotionnelle de plusieurs firmes d'architectes que de participer à des concours, mais c'est une mauvaise stratégie de se lancer sans avoir réfléchi et ça peut coûter très cher avec très peu de garantie. On doit faire en sorte de maximiser l'énergie et la créativité qu'on met dans un concours pour qu'il soit efficace. De cette manière, tout le monde en sortira gagnant.»

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Collaboratrice du Devoir