Une année de bouleversements

L’architecte Peter Zumthor a livré un intéressant pavillon d’été à la Serpentine Gallery de Londres.
Photo: John Offenbach L’architecte Peter Zumthor a livré un intéressant pavillon d’été à la Serpentine Gallery de Londres.

En 2011, l'architecture a vécu une grande crise d'identité, au même titre que la plupart des disciplines créatives, tentant de se frayer une place au sein d'une société de consommation omniprésente, coincée entre des tendances écolo-humanitaires ou techno-sensationnelles, baignée dans un contexte de crise financière...

Malgré cela, elle reste une discipline majeure et importante pour comprendre d'où l'on vient et où l'on va. C'est elle qui donne le pouls d'une civilisation, le piment d'une culture. Lorsqu'un touriste visite une ville, c'est toujours vers l'architecture qu'il se tourne en premier. Les institutions de Londres, de Bilbao ou de Rotterdam l'ont bien compris: elles misent sur un patrimoine architectural contemporain pour se redéfinir et pour redonner un sens nouveau, un dynamisme puissant à leur ville.

En comparaison, au Québec ou au Canada, on utilise encore timidement le pouvoir de cette discipline. La culture architecturale est toujours reléguée au dernier plan, bien après la culture musicale, culinaire ou littéraire. Le public mélange encore architecte, designer et promoteur immobilier... Et on se prend à rêver à une année 2012 pleine de bonnes résolutions et de valeurs authentiques qui prendront la forme de projets de qualité, pour renvoyer au dernier rang le trompe-l'oeil architectural qui règne un peu partout autour de nous...

L'architecture avec un grand A

Depuis l'Antiquité, l'architecture a toujours occupé les devants de la scène et elle continue de le faire dans bien des pays. On sent néanmoins, à l'échelle planétaire, une perte du pouvoir social et philosophique au sein de cette discipline, une dilution des bases et des valeurs qui lui donnaient toute sa profondeur et tout son sens. Aujourd'hui, les architectes tentent de se faire remarquer en jouant plutôt la complexité, l'effet d'image, et en allant se perdre dans une surenchère de systèmes et de formes.

Or, l'architecture simple est complexe et l'architecture complexe souvent réalisée de manière très simpliste; elle est complexe en ce sens que beaucoup de choses ne sont pas résolues. Pour se faire une idée de ce qu'est l'architecture avec un grand «A», il suffit de garder les yeux ouverts autour de nous, d'aller à la rencontre de ces oeuvres simples, de quelque époque ou échelle que ce soit, de chercher à comprendre ce qui nous attire et ce qui nous retient.

Un bijou architectural, ce n'est pas juste une jolie façade, ni un programme parfaitement exécuté; ce n'est pas non plus une structure impressionnante ou une enfilade de matériaux à la mode. C'est aussi complexe qu'un film, dans la réalisation, mais le résultat doit couler de source. Une réussite cinématographique nous transporte, nous transforme, nous désarme dès la première expérience. Elle est faite pour traverser le temps et nous émerveiller un peu plus chaque fois qu'on y goûte. Seuls le travail, l'expérience, la volonté du réalisateur et de son équipe peuvent aboutir à quelque chose de remarquable. Il faut du temps, de la patience, des doutes et des échecs pour y arriver: trop d'architectes sautent ces étapes par manque de convictions, et aussi parce que le monde dans lequel nous vivons nous baigne de superficialité et de vitesse...

Quelques baromètres de l'architecture

Pour avoir une idée de qui sont les meilleurs architectes autour de nous, en 2011, on peut certes utiliser comme baromètre les magazines spécialisés, mais mieux encore, il y a quelques grands prix, comme le Pritzker, l'équivalent du Nobel en architecture, qui pourront vous aiguiller sur la bonne voie. Pour aller sentir les architectures nord-américaines, vous pouvez vous laisser guider par la liste des plus hautes distinctions nationales en architecture, par exemple les prix décernés par The American Institute of Architects (AIA), ou encore les prix et distinctions de l'Institut royal d'architecture du Canada (IRAC). Et plus près de nous, on trouve les Prix d'excellence en architecture de l'Ordre des architectes du Québec. Mais sur ce plan, rien ne vaut la curiosité, l'instinct, surtout lorsqu'on voyage. L'important est de parler d'architecture, pour la garder vivante, d'en voir, d'en toucher. L'architecture, c'est comme le café: plus on en boit, plus notre palais s'affine, plus son goût nous réveille et nous transforme!

Rapide coup d'oeil mondial

Parmi les grands architectes qui se sont distingués en 2011, il faut d'abord citer Fernando Souto de Moura, qui s'est vu décerner le fameux prix Pritzker pour l'ensemble de son oeuvre. Cet architecte de Porto est connu tant pour ses maisons que pour son magnifique stade de Braga, au nord du Portugal, une oeuvre qui a nécessité plus d'un million de mètres cubes de granit pour sa structure de béton.

Questionné lors de la conférence de presse à la remise de son prix sur le fait qu'il qualifiait son oeuvre d'«anonyme», l'architecte a déclaré: «Le grand secret, pour moi, c'est de réussir à faire une architecture qui se fasse imperceptiblement accepter, a déclaré Souto de Moura, un peu comme l'odorat, que l'on a mais que l'on ne sent pas. Une bonne architecture est comme une seconde peau, elle n'envoie ni message ni récit. Elle est là et semble avoir été là depuis longtemps, naturellement, et il ne peut en être autrement. Cela implique des formes pures et simples, un système et un vocabulaire intelligent, pour que les gens construisent eux-mêmes leur propre histoire», a-t-il déclaré.

Les grands projets foisonnent un peu partout sur la planète: à Londres surtout, en prévision des Jeux olympiques, en Chine et en Inde, surpopulation oblige, mais aussi au Brésil et au Mexique où certaines figures importantes ont pris leur place en 2011.

L'architecte Peter Zumthor a livré un intéressant pavillon d'été à la Serpentine Gallery de Londres; Ryue Nishizawa a offert une mystérieuse structure en forme de goutte d'eau pour le Teshima Art Museum au Japon; Yui et Takaharu Tezuka ont imaginé une incroyable école se déployant en spirale autour d'un vieil arbre et dans laquelle l'absence de mobilier et de barrières permet une liberté de mouvement et de pensée chez les jeunes écoliers japonais. Les architectes de Cloud 9 ont fait sensation au World Architecture Festival en remportant le premier prix avec leur édifice Media-ICT de Barcelone, dont les résonances technologiques et poétiques ouvrent la voie à un nouveau vocabulaire architectural. Le sublime gratte-ciel ondulant de 265 mètres de haut conçu par l'architecte Frank Gehry a permis à New York de se refaire une beauté physique et morale, en volant au passage la vedette aux horribles tours encore en construction autour de Ground Zero...

D'autres villes très tournées vers l'architecture regorgent toujours autant de talents émergents. Retenez le nom de ces très jeunes firmes qui nous promettent un avenir meilleur: Johnsen Schmaling de Milwaukee, Arquitecturia de Barcelone, Doepel Strijkers Architects de Rotterdam, Atelier Deshaus de Shanghai, Iñaqui Carnicero Architecture de Madrid, Iwamoto Scott de San Francisco, 5468796 Architecure de Winnipeg, Leong Leong de New York, Koji Tsutsui & Associates de San Francisco et Tokyo, Nord (Robin Lee et Alan Pert) de Glasgow et Dublin. Ils se sont tous illustrés avec d'excellents projets en 2011.

Mais ne cessez pas de suivre les maîtres de ces jeunes qui sont toujours aussi créatifs qu'épatants: Barragan, Kenzo Tange, Oscar Niemeyer, Alvaro Siza, Tadao Ando, Renzo Piano, Rem Koolhaas, Herzog et de Meuron, Glenn Murcutt, Jean Nouvel et Nishizawa.

C'est arrivé près de chez vous

Au Québec, et plus particulièrement à Montréal, les choses commencent à bouger, grâce au Bureau du design de la Ville de Montréal et à la Chaire UNESCO en paysage et environnement, respectivement pilotés par Marie-Josée Lacroix et Philippe Poullaouec-Gonidec, qui prennent de plus en plus d'initiatives pour organiser concours réels, débats d'idées et consultations publiques autour de l'architecture, du paysage et des questions urbaines. En 2011, il y a notamment eu le concours d'architecture du complexe de soccer de Saint-Michel, qui a donné lieu à des audiences publiques très appréciées des citadins et qui a couronné le très beau projet de la firme Saucier + Perrotte.

De même, la présentation des résultats de l'atelier de design urbain WAT_UNESCO - Montréal 2011, un concours international d'idées visant à repenser le parcours et l'aménagement paysagé menant de l'aéroport à l'entrée de la ville, a rassemblé aussi bon nombre de Montréalais. Une soixantaine d'étudiants et experts internationaux en architecture, architecture de paysage et design urbain ont participé à cette activité organisée par la Chaire UNESCO en paysage et environnement de l'Université de Montréal (CUPEUM), et 12 visions d'aménagement visant à créer une identité culturelle distinctive pour ce corridor urbain ont été dévoilées.

Il ne reste qu'à souhaiter une chose pour l'avenir: que ces propositions contribueront réellement aux réflexions déjà engagées par la table de concertation sur l'entrée de ville de l'autoroute 20 composée des représentants des villes, des arrondissements, des organismes régionaux de planification et des ministères directement interpellés par l'aménagement de ce territoire. Espérons qu'elles ne prendront pas le même chemin que celles de l'atelier de design urbain Imaginer la place d'Armes, organisé en 2007 par le bureau Design Montréal, puisque le projet réel n'a pas vraiment tenu compte des concepts intéressants issus des trois propositions de l'atelier... La nouvelle place d'Armes, réalisée par le Groupe Cardinal Hardy, a non seulement bloqué le quartier pendant plus de deux ans — temps record pour un chantier de cette envergure —, mais elle a en plus coûté pas moins de 15,5 millions de dollars! Combien d'idées, d'énergie et d'argent gâchés, tout ça pour une place très «plate», dans tous les sens du terme: sans obstacles ni promontoires, sans vie et sans âme aussi.

C'est un peu la même chose qui s'est produit avec la nouvelle salle de l'OSM... (ou le CHUM, si l'on veut vraiment jeter plusieurs pavés dans la mare). Tant de concours d'architectures ou d'études et de changements de visions politiques pour finalement aboutir à une boîte acoustique qui n'apporte rien, absolument rien au Quartier des spectacles... On a assisté en 2011 à la naissance d'un grand projet raté qu'on ne pourra malheureusement jamais retourner pour «échange»... Si l'on avait choisi le projet de l'un des plus grands architectes d'ici, Saucier + Perrotte, par exemple, la dynamique avec la ville aurait été sans aucun doute un million de fois plus intéressante!

À quand plus d'audace? Moins de consensus politico-politiques? Moins de bêtise, tout simplement! Montréal regorge de petits bijoux d'une grande qualité. Je pense notamment à certaines résidences imaginées par Henri Cleinge, Paul Bernier, Big City, In Situ, Pierre Thibault, etc., mais elle manque cruellement de grands projets contemporains visionnaires (hors Habitat 67...), qui la placeraient sur la «mappe» mondiale. Alors, pour 2012, je lui souhaite une meilleure année et une bonne paire de lunettes architecturales pour y voir un peu plus loin!

Bonne année à tous!

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Collaboratrice du Devoir

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