Festival international de littérature - L'Extinction de Merlin

Le comédien Serge Merlin
Photo: Dunnara Meas Le comédien Serge Merlin

De sa voix seule, au bout du fil de l'autre côté de l'Atlantique, on se fait tout un théâtre. Serge Merlin, cela s'entend, s'est tenu sur de grandes scènes, y a endossé des rôles géants. Il a sarclé, de son intelligence, de cette élocution précise et modulée des acteurs français vieux style, les textes des Büchner, Dante, Beckett, Dostoïevski, Shakespeare, Genet. En-tre autres. Le voilà qui porte Extinction de Thomas Bernhard, son auteur fétiche: un effondrement, ou l'i-vresse par le texte.

On a vu son visage sur grand écran, où il a été l'homme de verre du trop célèbre Fabuleux destin d'Amélie Poulain. Mais c'est sur les planches que Serge Merlin préfère brûler, là qu'il vient nous livrer Thomas Bernhard, son âme soeur en littérature. Il découvre l'auteur de la fin du XXe siècle d'abord par Gel (1963), premier roman qui apporte déjà à Bernhard la reconnaissance.

«Je suis entré là en communication avec une pensée, un être, une sensibilité, une forme qui me touchent très, très profondément», explique Serge Merlin en entrevue, une fois que les jappements de ses chiens, déclenchés par la sonnerie du téléphone, se sont calmés. «Comme si un ami avait posé la main sur moi. Comme s'il m'avait confié une existence artistique par la forme et qu'il m'avait livré une grande, grande confidence au-delà de la mort.» Thomas Bernhard, musicien de formation, a une phrase d'une implacable musicalité, rythmée comme une obsession, lon-gue et hypnotique. L'auteur s'est tenu, de façon parfois excessive, contre son pays, contre le pouvoir, contre la loi commune, dans une relation d'amour-haine envers son Autriche natale, y critiquant la religion, la culture, les valeurs national-socialistes, l'implication nazie de la Seconde Guerre mondiale. Au point de changer, deux jours avant sa mort en 1989, ses dernières volontés, afin qu'aucun de ses écrits ne puisse être diffusé en Autriche, «à tout jamais».

Exagérez, il en restera quelque chose


Extinction. Un effondrement est le dernier roman signé Thomas Bernhard, écrit trois ans avant sa mort. «Il l'a achevé avec la conviction d'avoir porté au plus haut son art de l'exagération qu'il tient pour "l'art de surmonter l'existence", a écrit Pierre Assouline sur le blogue du Monde, dans sa critique très positive du spectacle, avec une puissance comique inégalée, épuisant toutes les possibilités du monologue pour décomposer et désagréger sa petite société. Thomas Bernhard et Serge Merlin sont désormais indissociables. Tous deux exagèrent à l'unisson.»

Extinction? À la mort de ses parents et de son frère, le personnage de Murau dilapide, en une longue spirale de souvenirs, tous les héritages familiaux, l'empreinte nazie indélébile y comprise. Serge Merlin a eu l'intuition de l'incarnation d'Extinction. «Voilà une oeuvre d'art qu'il faudrait porter au théâtre, où le personnage serait seulement à la fin de l'oeuvre, car c'est là qu'il y a son secret, cette fortune atroce, faite du sang le plus impur de l'Europe, cette découverte de cette dimension spirituelle néfaste dans laquelle l'Europe a baigné.»

C'est à la radio d'abord que vivra l'idée, en avril 2009, poussée par Blandine Masson. «Elle n'est pas metteure en scène, elle ne pouvait la porter au théâtre, et tant mieux, puisque cette forme, cette lecture radio a été ainsi découverte. Je suis seul sur le plateau, à une table, je découvre Extinction, comme vous, en le lisant — des extraits seulement, hein, car vous avez vu la densité [510 pages]...» Des capsules sonores, enregistrées de la voix de Merlin, comme autant de cartes postales sonores, parlent, de l'extérieur, de ce personnage en mutation.

Serge Merlin a déjà joué Bernhard — Minetti, Le neveu de Wittgenstein, Le réformateur, etc. Quelle différence entre son théâtre et ses livres? «Ses pièces sont très ingrates, inabordables. On ne peut les pénétrer. Il n'y a que par le rôle, qui est en général massif et total, qui forme la trame et la construction même de l'oeuvre, que par ce personnage qu'on peut entrer à l'intérieur de cette chose. Il faut se servir du rôle comme d'un ouvre-boîte.»

L'acteur cherche sa pensée tout en la disant, réfléchit, s'envole soudain. «On entre à l'intérieur de ce texte, on ne sait pas où on est. On est en rage contre l'écrivain. À force de rage, on a des morceaux de textes partout dans la tête et des horreurs de disputes avec la construction. On assiste intérieurement à un grand pugilat, un combat épouvantable dans lequel on est en lambeaux, tandis que le texte, lui, est en haillons, si on le travaille vraiment, je veux dire si on le laboure, si on le prend à bras-le-corps, tel qu'il demande à être pris, parce que ce sont des textes de grandes fureurs. Si on le prend comme ça, il y a un instant où une espèce de clarté, un soleil très fin du matin, s'opère. Et alors vous êtes "rédemptés" et vous pouvez, avec le personnage, pratiquement réécrire certains passages du texte qui ne sont pas dans votre âme à vous. Vous allez vers le personnage et le personnage vient vers vous.» Et l'auteur, aussi, vient à vous.

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