Stéphane, Jean-Jacques et le Douanier

L'artiste vient à Montréal présenter ses Confessions, un truc scénique déjà livré en France dans lequel il promet de dévoiler des facettes insoupçonnées.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir L'artiste vient à Montréal présenter ses Confessions, un truc scénique déjà livré en France dans lequel il promet de dévoiler des facettes insoupçonnées.

Avec les grands, les points de contact sont toujours instables. Preuve: à l'origine, tout devait se jouer au Musée d'art contemporain de Montréal, quelque part entre l'œuvre The Red Room de Louise Bourgeois et les Sleepers, ces télés immergées de Bill Viola, qui s'y donnent actuellement en spectacle.

Là, Stéphane Rousseau se serait probablement mis à parler de lui, de ses allers-retours entre Montréal et Paris, où il a une deuxième vie, de ses rôles au cinéma et surtout de sa passion pour l'art pictural, qu'il pratique depuis des années dans le plus grand secret, qu'il aime contempler et dont il veut désormais parler publiquement, un peu pour casser l'image du play-boy charmeur, efféminé et superficiel qui lui colle depuis longtemps à la peau.

L'artiste vient à Montréal présenter ses Confessions, un truc scénique déjà livré en France dans lequel il promet de dévoiler des facettes insoupçonnées. Le spectacle s'inspire des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, une lumière du XVIIIe siècle, pour le titre seulement, et du peintre Henri Rousseau, le Douanier, dit le comique. Une histoire de famille, quoi!

Comique et esthétique au musée: le mariage était censé en prévision de son passage à Montréal, dans le cadre du festival Juste pour rire la semaine prochaine. Mais l'horaire du tournage d'Omerta, le film — Rousseau y incarne Sam Cohen, un «homme de peu de mots» qui sort de prison —, des voyages à Gatineau, où ses Confessions étaient à l'affiche cette semaine, son fiston et «la vie» en général, dit-il, ont forcé l'annulation dudit plan à la dernière minute. Et surtout le remplacement de la contemplation du piano de Jean-Pierre Gauthier, présenté au MAC, par celle du blanc d'une salle de restaurant d'un hôtel montréalais.

L'art pour un resto: «Je suis le premier à le regretter», dit, assis devant une entrée tomates-bocconcini et un verre de vin blanc, Rousseau, les yeux boursouflés par la fatigue et les tournages au petit matin. Le Devoir l'a rencontré cette semaine. «J'adore les artistes qui s'inspirent d'instruments de musique pour créer autre chose. Ces détournements me fascinent. Et puis, je ne vais pas assez au musée à Montréal.»

Pour en finir avec l'homme lisse

L'oeil est fatigué, les traits sont tirés, mais le visage, tout comme le regret, est sincère. Promo calculée ou pas, Rousseau se préoccupe toujours un peu de son image, oui, mais désormais, ce n'est plus seulement pour séduire. Il veut également se montrer sous son vrai jour, mettre son image «au diapason de son art», de «sa personnalité multiple», de «sa complexité» et surtout montrer qu'il n'est pas «l'homme lisse», «le gendre idéal» qu'on croit. «Je suis aussi sombre, torturé, angoissé, et j'ai plein de défauts, lance-t-il. Ça prend du temps et de la maturité avant d'accepter de montrer tout ça. Mais c'est bon parfois de mettre les pendules à l'heure. Sinon, tu ne te retrouves pas forcément avec le bon public en face de toi.»

Les doigts dans son assiette, pour tremper un bout de pain dans le jus de ses tomates, l'artiste l'avoue: 30 ans après ses débuts dans des clubs paumés, aux côtés du génialement absurde Roméo Pérusse, le petit gars angoissé de Saint-Henri a grandi. Il s'est éloigné du rôle du beau qui aimait mettre son bras dans l'arrière-train de madame Jagger — une de ses marionnettes-cultes. Il s'est frotté à des rôles dramatiques au cinéma, a traversé l'Atlantique pour se rendre en France, où il mène désormais une deuxième vie entre scène et grand écran. Il est devenu une star internationale. Il a été Alafolix dans Astérix aux Jeux olympiques. Il a été Chris Proll, un chanteur techno scandinave et baveux dans Fatal, un délire sur pellicule signé Michaël Youn. Il sera bientôt un Parisien dans un film dont il ne peut «pas encore parler». Et il reconnaît surtout être aujourd'hui un peu à la croisée des chemins.

«Côtoyer des Florence Foresti, des Marc Labrèche, des Franck Dubosc et d'autres gens de talent, ça aide à te dessiner toi-même, lance-t-il. Aujourd'hui, j'ai un portrait plus précis de moi-même qui m'amène ailleurs que dans l'humour sur scène. Je me sens plus acteur qu'humoriste et, pour me réinventer, j'ai envie de pousser d'autres sphères: la peinture, la photo, l'art dramatique.» Ce qui accentue du coup le décalage entre lui et l'image polie que la plupart de ses fidèles ont de lui et que Rousseau cherche désormais à écraser sous les claquettes de son Rico, un autre personnage marquant de son catalogue comique.

Son spectacle Les Confessions de Rousseau, qui prend l'affiche mercredi à Montréal, a d'ailleurs été pensé en ce sens, en empruntant le chemin de l'autobiographie, avec sincérité et authenticité — deux mots à la mode à l'ère du 2.0 — pour témoigner de la mutation en cours dans l'existence de l'artiste.

Il y est question de ses 12 années de naturisme en famille — une période qui explique d'ailleurs une partie de son exhibitionnisme latent —, de la fois où il a fait brûler un Perrette à LaSalle avec son chum Gino, du jour où il a dû faire débrancher son père mourant, de son angoisse de faire face à des intervieweurs intellos de la télé française — «j'avais peur de ne pas comprendre tous les mots dans la question» — et de son rapport trouble et maladif à la mode. «Quand j'ai vu le film Top Gun [une histoire sentimentale des années 80, sur fond d'avion de chasse et avec Tom Cruise], je me suis habillé pendant deux ans comme les acteurs de ce film. C'était ridicule», dit-il.

Mélanger pour grandir


L'exercice de style, mi-confession, mi-confidence, a certainement valeur de bilan dans l'existence de l'artiste en transition, qui dit avoir trouvé dans son expatriation artistique en France «une façon de se réinventer» et surtout un nouveau mode de vie qui lui plaît et qui l'aide à se développer. «Le mélange des cultures, c'est très bon pour grandir, dit-il. Et puis, il faut savoir vivre des choses différentes pour évoluer. En France, j'ai accès à une autre façon de faire du cinéma, une autre façon de faire de la tournée, de manger, de parler. Ce sont des expériences que l'on fait voyager entre deux continents par la suite. Je tripe vraiment quand je suis là-bas et ce n'est pas parce que je me transforme que je suis en train d'oublier mon passé, mes racines.»

Le jeu des influences est désormais audible — c'est lui qui le reconnaît: «je ne parle plus le même français et je ne me prive pas d'utiliser un vocabulaire plus précis qui me permet de jouer avec la langue» — et il serait aussi visible sur ces toiles, dont les traits noirs et torturés des années passées ont été désormais remplacés par un style plus coloré, plus urbain, sans se perdre dans le monde du graffiti. «C'est plus souriant, dit l'artiste multitâche. Je m'éloigne des visages tristes parce que moi-même je suis en train de m'éloigner de la tristesse qui m'habitait. Et puis, depuis que j'ai eu un fils, je suis devenu un peu moins sombre.»

La paternité — et tout le reste — marquerait donc sur toile, là aussi, le début d'une autre époque que le public pourrait un jour constater de visu, espère Rousseau, dont les oeuvres — il en a produit plus d'une centaine — ont déjà fait l'objet d'expositions mineures, mais remarquées, à Trois-Rivières, à Lévis et... à Paris. «Pour mon plaisir, j'aimerais avoir une vraie exposition à Montréal, avec des toiles qui me représentent plus aujourd'hui», dit-il. Peut-être dans un musée. À moins que le plan ne change à la dernière minute pour finir dans un restaurant d'hôtel.
1 commentaire
  • Mathieu Bouchard - Inscrit 2 juillet 2011 10 h 20

    mauvais nom...

    c'était pas madame Jagger, mais bien madame Jigger, dont le nom était une déformation de Giguère.