La grande ménagerie du Cirque invisible

Victoria Chaplin, acrobate féline malgré la soixantaine, demeure fée suprême de la métamorphose.<br />
Photo: © Jean-Louis Fernandez Victoria Chaplin, acrobate féline malgré la soixantaine, demeure fée suprême de la métamorphose.

La normalité et l'ordinaire leur échappent. Soixante-huitards et circassiens jusqu'au bout des ongles, Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin sont aussi insaisissables et immatériels que leur mythique Cirque invisible. Comme des astronautes venus d'une autre planète, ils arrivent à Montréal sans tournée de promotion, sans donner d'entrevues, avec quatre photos de presse en poche et pour seul portfolio la légende qui les précède.

Pas étonnant puisque les Thierrée ne font rien comme tout le monde. En quarante ans de carrière, ils ont tourné partout dans le monde, sans compromis et sans pub, boudant la presse, refusant les offres de cirques célèbres. Scellés par un destin improbable, lui, maoïste et fils d'ouvrier, et elle, héritière de la lignée Chaplin, se sont courtisés par lettres avant de prononcer leurs voeux dans un hôpital psychiatrique, puis d'élever leurs mômes en piste et de les mettre dans leurs valises (littéralement!).

C'est lors d'un voyage en France pour assister au spectacle d'Aurélia, fille du couple Thierrée et soeur de James Thierrée (le fils) — qui triomphait l'automne dernier avec Raoul à la Tohu —, que le contact avec le couple mythique s'est fait. «J'ai pu y rencontrer Victoria, qui est une femme adorable au charisme fou. On suivait le travail de toute la famille depuis longtemps, mais les agendas ne concordaient jamais. James avait adoré l'accueil du public montréalais, alors un pas avait été fait», explique Stéphane Lavoie, directeur général de la Tohu, qui se pince encore d'avoir pu mettre la main sur ces deux pierrots.

Pas facile d'attraper le couple Thierrée. Adulé en Europe, il se promène entre l'Italie, terre natale de leur Cirque invisible, la Suisse, l'Angleterre, etc. Il était en spectacle à Rome le mois dernier. Le tandem fera escale dans la Vieille Capitale le 8 juillet, pour le Festival d'été de Québec, puis à Montréal dès le 14 juillet, pour Montréal complètement cirque, avant de repartir pour le Southbank Center à Londres.

Sculpteurs de rêves


Plus que leur cirque, tout est révolutionnaire chez les Thierrée. Leur façon de vivre, d'agir, de communiquer leur art. À 60 ans passés (75 pour lui), ils continuent de fouler la scène pour semer les graines de leur douce folie et ne laissent le public pénétrer dans leur bulle imaginaire que lors de la rencontre théâtrale.

Pas une interview donnée en 40 ans de tournées! Sinon à Jean-Michel Ribes, directeur du Théâtre du Rond-point, qui a facilité leur retour sur scène en 2007 à Paris. Quelques mots aussi à une journaliste britannique qui les avait conviés à souper dans l'espoir de leur arracher un commentaire. Leur seul commentaire fut: «Merci!» «Il y a un mystère autour d'eux, mais ce sont des gens très simples. Pour eux, la rencontre avec le public ne doit se faire qu'au théâtre. C'est une question de principe», affirme Nadine Marchand, directrice artistique de Montréal complètement cirque, pour expliquer leur phobie médiatique.

Montréal a goûté l'an denier à la manière Thierrée en recevant à la Tohu le fils James, artiste acrobate et comédien surdoué, qui avait tétanisé le public avec Raoul, avant de déclarer forfait à la suite d'une vilaine blessure. Entre méduse, oiseau géant et autres bêtes loufoques, Thierrée transportait avec lui tout l'univers onirique et magique créé par sa mère, Victoria, en plus de son propre microcosme surréaliste.

Voir Le Cirque invisible, c'est retourner aux sources de cette lignée incroyable d'artistes bricoleurs de rêves, qui portent dans leurs bagages la folle génétique et les traits de Charlie Chaplin et d'Eugene O'Neil, père et grand-père de Victoria. Quant à Thierrée, né d'un père ouvrier lui-même enfanté de parents orphelins, dont l'un fut retrouvé dans une poubelle, il se désigne comme «un enfant de l'utopie».

Jeune comédien prometteur, Thierrée joue à la fin des années 50 au théâtre et au cinéma avec les Alain Resnais, Peter Brooks et Fellini. Mais idéaliste et révolutionnaire, il boude ces milieux «trop bourgeois» pour inventer un cirque «nouveau» et «libertaire» au tournant des années 70. Jean Vilar l'invite en 1971 à se produire avec Victoria au Festival d'Avignon. Grâce à l'aide de Michel Rocard et du réseau du Parti socialiste, le Cirque Bonjour prend vie et tourne à travers toute la France. Le cirque révolutionnaire deviendra Cirque imaginaire lors de la naissance de James et d'Aurélia, propulsés sur les planches encore aux couches.

Enfants de l'utopie


«James et Aurélia ont eu une enfance très étrange», confie Thierrée dans l'entretien accordé en 2007, et publié par Les Carnets du Rond-point, lors de leur retour sur scène à Paris. Prestidigitateur et illusionniste, Thierrée raconte être entré en scène avec des valises qui s'enfuyaient à peine posées, grâce aux petites pattes de ses enfants cachés à l'intérieur...

Les parents Thierrée font encore flèche de tout bois. Maintenant seuls en piste avec toute une ménagerie réelle et fictive, ils échafaudent dans Le Cirque invisible un spectacle à mi-chemin entre magie, théâtre, arts visuels et poésie. Leur contrat prévoit même l'embauche d'un dépisteur et entraîneur spécifique pour les poules, lapins et autres bêtes qui gambadent dans leur prestation en forme de rêve éveillé.

Avec sa crinière blanche, Thierrée incarne toujours le magicien fantasque, auréolé d'une naïveté enfantine, qui fait marcher les cafetières et chanter les genoux à l'unisson. Victoria, acrobate féline malgré la soixantaine, demeure fée suprême de la métamorphose. Sous ses doigts, les tissus, voiles et parapluies se transforment en oiseaux fantastiques, en cheval caracolant, en serpent carnassier, plongeant les spectateurs dans un monde à la Lewis Carroll.

«Il y a des tiroirs qu'on enlève ou que l'on rajoute selon les pays, selon les humeurs. C'est un travail qui se rapporte à l'alchimie, à la recherche de la pierre philosophale. En trente ans, nous n'avons produit que trois spectacles. En fait, j'aurais aimé n'en faire qu'un seul et le peaufiner sans cesse», dit Thierrée dans le même entretien.

De quelle planète viennent-ils, au fait? Nul ne le sait. «De quel rire d'enfant se sont-ils envolés?», disait Jean-Michel Ribes, qui a permis leur retour en piste dans l'Hexagone. Chose certaine, tous succombent à leur force d'attraction, transportés par le passage de cette comète surréelle dans leur ciel. Boudés par la France après 1991, les instigateurs du cirque nouveau sont prophètes en leur pays et traversent pour la première fois l'Atlantique avec leur ménagerie, à la conquête du pays du magicien d'Oz. Pour petits et grands enfants.
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 juillet 2011 07 h 26

    «Eugene O'Neill» et non «Eugene O'Neil»

    O'Neill, le grand-père, est né 7 mois avant Chaplin, le père.