Cantat au TNM: Pintal défend son choix

La directrice du TNM, Lorraine Pintal <br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La directrice du TNM, Lorraine Pintal

Certes, le crime est abject, détestable, inoubliable: battre à mort une femme qu'on dit aimer... «Mais le théâtre n'est-il pas le lieu idéal pour exorciser nos pulsions destructrices; la part d'ombre qui nous habite tous?», s'interrogeait Lorraine Pintal, en entrevue téléphonique au Devoir, hier matin. Le sujet de polémique est la participation du musicien Bertrand Cantat à la production d'une trilogie de Sophocle, au Théâtre du Nouveau Monde, au printemps 2012. Le spectacle sur le «cycle des femmes» de l'auteur grec est produit par une demi-douzaine de compagnies d'ici et d'Europe, et il sera aussi présenté à Athènes, à Avignon, à Namur, à Ottawa, entre autres villes.

Quelques heures avant le lancement officiel de la saison dans la salle de répétition du TNM, la controverse portait déjà ombrage au reste de la programmation du 60e anniversaire. Dans les réseaux sociaux, les passions se déchaînaient. Des gens menaçaient d'annuler leur abonnement au TNM. Or, Lorraine Pintal défend son choix: «Je n'ai pas pris cette décision à la légère, explique la directrice générale. Quand Wajdi Mouawad est venu me voir pour me parler de son projet, j'étais bien consciente que cela allait provoquer des remous. Or, il m'a élaboré sa vision et nous avons longuement discuté ensemble de son concept. Pour lui, Cantat est le meilleur musicien qui peut donner un son rock et contemporain aux choeurs de ces trois tragédies grecques. À la fin d'Antigone, Sophocle fait même référence à "une musique qui fait trembler la terre."»

Mais il n'y a pas que des raisons artistiques selon Mme Pintal: «Wajdi estime que c'est aussi l'occasion pour que son ami exorcise l'horreur du geste qu'il a posé; qu'il se rachète dans un spectacle qui dénonce la violence faite aux femmes.»

Violence et création


Audace ou provocation? Compassion ou inconscience? Tout le monde a sa réponse ou son point de vue sur le crime de Bertrand Cantat. Or, pour ceux qui suivent depuis vingt ans la carrière de Wajdi Mouawad, cette décision n'est pas surprenante. Au contraire: elle est conforme à l'oeuvre... et à l'homme.

Il y a une violence chez l'artiste qui, heureusement, se canalise dans la création au lieu de s'exprimer dans la destruction. Cette violence, elle s'explique, en partie, par l'horreur de la guerre qui lui a volé son enfance au Liban. Tout ce qu'il touche artistiquement ressemble à un acte de rédemption pour se libérer des blessures éternelles de l'injustice des hommes, de la souffrance humaine. Comment cet auteur et metteur en scène fasciné par les personnages tragiques (c'est-à-dire des hommes et des femmes écrasés par leur destin et sombrant inexorablement dans l'obscurité), comment, donc, Wajdi Mouawad pouvait-il demeurer insensible aux démons qui habitent l'ex-chanteur de Noir Désir?

«Il y a un lien fraternel entre les deux artistes. Mais je me sentirais mal placée pour le qualifier à leur place, confie Lorraine Pintal. Je sais que Wajdi veut l'aider à vivre sa réinsertion sociale et je ne peux pas m'objecter à son désir de le réhabiliter, de lui pardonner. Cantat a le droit de vivre sa réhabilitation dans la dignité.»

«S'il y a un milieu où l'on peut se permettre d'être tolérant, de pardonner, c'est bien au théâtre...», conclut Mme Pintal.

Hier soir, à la fin de sa mise au point sur l'affaire Cantat, la directrice a été chaudement applaudie par une centaine de comédiens, de concepteurs et d'artisans de ce théâtre de répertoire qui aurait préféré célébrer son anniversaire... loin de la tempête.

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Collaborateur du Devoir
51 commentaires
  • Gilles Beauchemin - Inscrit 5 avril 2011 07 h 53

    TNM-BDF

    Le Théâtre du Nouveau Monstre vous invite : venez applaudir un BDF, un batteur de femmes. Il les aime à mort. À vos risques, Mesdames! Sortez votre armure! Et déployez votre arsenal : apportez vos oeufs pourris!

    Gilles Beauchemin, Montréal

  • Manon Carrière - Inscrite 5 avril 2011 08 h 28

    La dignité du tragique

    La tragédie nous a habitué à voir le coupable lié au bannissement et à l'errance éternelle, privé de toute communauté humaine, poursuivi par les Érinyes du remord. Sans feux, sans lieu, sans humanité. Soyez digne de votre art, soyez digne du tragique! Doux Jésus, qu'as-tu fait Toi qui les as fait aimer jusqu'aux meurtriers?

    L'impertinent

  • Margot Désilets - Abonnée 5 avril 2011 08 h 28

    Toujours NON

    Je n'arrive toujours pas à comprendre comment madame Pintal peut défendre la venue de Bertrand Cantat au TNM. Non seulement c'est un puissant irritant pour toutes celles et ceux qui participent aux luttes contre la violence faite aux femmes, mais on ne pourra regarder ce spectacle sans ce filtre qui porte un souvenir d'horreur véritable. À mon avis le message que veut porter le
    spectacle est menacé et sera dévié. Un autre message le remplacera "tuez vos femmes il vous sera toujours possible d'en expier l'horreur et de vous racheter.". Oui, bien sûr il y a le pardon ! Mais celui-là il est trop difficile et j'éviterai de malmener mes émotions en n'allant pas au spectacle.

  • Line Légaré - Abonnée 5 avril 2011 08 h 43

    Je ne sais pas...

    Nous sommes abonnés au TNM depuis plusieurs années et je suis mitigée devant cette situation. Je ressens vraiment un profond malaise. Je comprends que je puisse aider les gens à leur réinsertion sociale mais est-ce que sa victime a eu une seule chance? Ce n'est quand même pas n'importe quoi...il a enlevé la vie à une femme avec une violence inouïe et il a été emprisonné que quelques années. J'ai entendu ce matin qu'il devait faire 8 ans d'incarcération ce qui nous amène à cette année. Si je comprends bien, il a eu une peine réduite.

    C'est son ami qui prend la parole pour lui, pour le défendre et défendre ses actes. Où est-il lui pour expliquer son cheminement? Pourquoi ne fait-il pas face à la société? Je me rappelle lorsque M. Angélil défendait sur la place publique son ami Guy Cloutier...M. Angélil a compris par la suite qu'il s'était fait berner.

    De plus, comment ne pas prendre en compte toutes ces femmes qui se font violentées et/ou tuées chaque semaine et chaque mois au Québec. Comment voient-elles cette gentillesse et cette ouverture faites à un être qui agit comme leur conjoint ou leur mari? Ouf...je ne sais vraiment pas...

  • Patrice Dionne - Abonné 5 avril 2011 08 h 58

    Il n'y a pas de qualificatif!

    Je n'ai aucun qualificatif pour décrire une décision pareille.

    Honte au TNM et Majdi Mouawad!