Fermeture de la librairie Collectophile - Les collectionneurs perdent leur quartier général

Aujourd'hui à midi, la vente de fermeture de la librairie spécialisée Collectophile entre dans sa deuxième phase: les milliers de guides d'évaluation et d'identification consacrés aux objets d'hier et d'avant-hier seront encore plus drastiquement soldés que le mois dernier. Démarque supplémentaire, tout à 50 %. Le mois prochain, dernière démarque, ce qui restera partira à 75 % du prix initial. Après ça? La fin. La clé dans la porte du 3570, Henri-Bourassa Est.

Je serai là ce midi, comme de raison. Me procurerai quelques guides, celui des disques de jazz s'il reste encore un exemplaire. Mais surtout, je serai là par solidarité, pour vivre à plusieurs — car nous serons nombreux — une sorte de deuil dans la famille: dans le monde des collectionneurs, la fin de Collectophile est d'abord la perte d'un lieu de rencontre. Notre point de convergence naturel, notre quartier général. Chez Pierre et Denise.

Vingt ans durant, Pierre Gagné et Denise Kouri auront porté à bout de bras cette entreprise pas ordinaire, la seule du genre au Québec. Vingt ans et deux époques. Une décennie de mise en place et de succès, suivie d'une décennie de lent déclin: c'est au tournant de l'an 2000, en effet, qu'Internet a changé la donne. «Le domaine des antiquités et des objets de collection était en pleine croissance au début des années 90, se souvient Pierre. Le besoin d'information était criant, on y a répondu en rendant disponible ici ce qui ne l'était pas avant: l'ensemble des parutions américaines et européennes dans le domaine. Et puis il y a eu Internet, surtout la montée d'eBay, et radicalement, le marché a changé. À notre détriment.»

Une révolution


Une révolution, rien de moins. Des dizaines d'antiquaires ont fermé boutique, le rabatteur autant que monsieur tout le monde proposant directement ses trésors au monde entier. Chacun s'est bombardé expert. «Le problème, c'est que l'information fournie par les sites Web est très ponctuelle. Ce qui se perd, c'est la connaissance approfondie, la véritable expertise de ceux qui écrivaient les guides.» Tendance corollaire: les livres de référence disparaissent. Certains éditeurs offrent des versions numériques, évidemment copiées sitôt diffusées: la dématérialisation a les mêmes effets pervers partout. «C'est un bouleversement qui n'a pas tenu compte de ceux qui aiment consulter des éditions papier. Ils ne sont plus assez nombreux pour faire vivre une librairie comme la nôtre, mais ils existent, et sont les grands oubliés du monde virtuel.»

Pierre Gagné regrettera comme nous son quartier général, mais n'en a pas fini avec les objets anciens. À ses ouvrages sur les affiches publicitaires de taverne et les bouteilles de boisson gazeuse, d'autres s'ajouteront: cartes postales, bouteilles de bière, l'inventaire du patrimoine local est encore à faire, et il s'y affaire. «On se rencontrera moins en personne, ce qui est bien dommage, mais je conserve mes liens. Internet permet ça aussi, heureusement.» Par le site www.librairiecollectophile.com, par le bon vieux téléphone (514 955-0355, ou 1-800-567-0297), on peut encore joindre celui qui demeurera, pour pas mal de gens, monsieur Collectophile.