Soutien aux arts - Artistes, à la rue !

Simon Brault, vice-président du Conseil des arts du Canada<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Simon Brault, vice-président du Conseil des arts du Canada

Les arts, une affaire d'élite? Pas aux yeux des différents acteurs du milieu des arts qui se sont réunis pour discuter, à Lyon, de différentes formes de soutien aux arts. Le Devoir a assisté à la rencontre.

Comment les citoyens de Toronto ont-ils pu élire un maire, Rob Ford, complètement à l'opposé de son prédécesseur, David Miller, qui faisait pourtant l'envie de plusieurs, notamment parce qu'il a fait de Toronto une ville d'art, de culture et de créativité? Voilà une question que s'est posée récemment Madeleine Poulin, ex-journaliste à Radio-Canada et maintenant présidente de la Table de concertation culturelle de l'arrondissement Sud-Ouest de Montréal.

Après quelques recherches, elle s'est rendu compte que bien des Torontois rentraient chez eux après leur journée de travail et se souciaient peu des arts. «Plusieurs se méfiaient même de ceux qui subventionnaient la culture à leurs frais. Les arts et la culture venaient augmenter la fragmentation sociale à Toronto. Pourtant, si on veut assurer un développement culturel durable, les arts et la culture doivent plutôt amener une plus grande cohésion», a-t-elle expliqué aux participants du colloque qui s'est tenu au Conservatoire de Lyon.

«La mode, c'est de dire qu'il faut investir dans l'art pour rendre une ville plus compétitive. Le danger là-dedans, c'est que le citoyen ordinaire se sente exclu et que l'art vienne donner du prestige mais qu'il n'appartienne pas aux citoyens. Je crois que, pour contribuer à la cohésion sociale, les projets doivent venir du bas et aller vers le haut», a affirmé Mme Poulin.

Réaliser des projets avec les citoyens

C'est un peu ce qu'elle tente de réaliser avec son groupe, à travers différentes initiatives dans le quartier Sud-Ouest. Elle travaille notamment sur un projet d'ateliers de résidence d'artistes, sur la création d'un circuit et d'un concert annuel à la mémoire d'Oscar Peterson, qui a grandi dans le quartier. Une école en milieu défavorisé monte aussi chaque année un opéra avec le soutien de l'Opéra de Montréal. «Il faut innover pour que la vie culturelle ne se passe pas seulement dans le centre, mais aussi dans les différents quartiers pour que les citoyens puissent y participer activement», a-t-elle affirmé.

Le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) travaille également en ce sens, mais à l'échelle des différentes régions de la province. «Nous avons créé un fonds pour les artistes en région, mais nous avons exigé que les projets se fassent en partenariat avec une organisation locale, comme un hôpital, une école, une quincaillerie, n'importe quoi! Au début, les artistes nous en voulaient parce qu'ils disaient que nous brimions leur créativité, mais, après quelques années, ils ont compris à quel point ces projets leur permettaient de développer leur réseau et, finalement, de développer l'art sur leur territoire», est venu ajouter Stéphan La Roche, directeur de la musique, de la danse et de l'action territoriale au CALQ.

Pour les organismes artistiques et culturels du Canada, aller chercher l'engagement du public envers les arts est d'ailleurs devenu une priorité. C'est du moins ce qu'est venu dire Simon Brault en citant un sondage du Conseil des arts du Canada, organisme dont il est vice-président: «C'est devenu un choix exprimé par les gens qui reçoivent du financement. Les organismes et les artistes sont conscients que développer des relations avec les citoyens est quelque chose d'absolument essentiel à leur survie.»

Développer la philanthropie

Gil Desautels, vice-président principal, Québec, de KCI, une grande firme-conseil en philanthropie, considère pour sa part que l'engagement des citoyens pourrait être encore plus actif et qu'on ne doit pas hésiter à leur demander de contribuer de façon philanthropique.

«La philanthropie n'est pas une tradition chez les Québécois francophones. Dans les années 50, on donnait au clergé, ensuite, lors de la Révolution tranquille, on donnait à l'État-providence, qui redistribuait les sommes, et là, avec le désengagement de l'État, la philanthropie se développe chez les francophones. On voit de plus en plus de mécènes», a affirmé M. Desautels.

En Allemagne, les citoyens soutiennent les arts depuis fort longtemps, a indiqué Ulrich Sacker, directeur de l'Institut Goethe de Lyon. «L'Allemagne compte 300 associations, les Kunstvereine, qui soutiennent les arts, surtout les arts visuels. Beaucoup d'Allemands en sont membres et ça leur coûte 50 euros par année. Cette tradition a commencé après la Révolution française. C'était une réaction de la nouvelle bourgeoisie contre la noblesse», a-t-il expliqué.

Comment, lorsqu'on n'a pas cette tradition, arriver à amener les citoyens à donner à des organismes? Gil Desautels croit qu'il faut commencer par ceux qui croient très fort à l'organisme. «Je pense par exemple aux membres du conseil d'administration, précise-t-il. Partout en Amérique du Nord, excepté au Québec, on demande aux gens du conseil d'administration de contribuer financièrement à l'organisme et de partager leur réseau. Au Québec, on a le réflexe de dire qu'ils donnent déjà assez de temps, qu'on ne va pas leur demander de donner de l'argent en plus! Mais si les gens du conseil d'administration ne croient pas suffisamment en la cause pour en faire une priorité philanthropique, qui le fera?»

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Collaboratrice du Devoir