Réinventer la ville - L'oeuvre absente

Depuis L’Homme de Calder (1967), maintenant plantée dans le parc Jean-Drapeau, Montréal n’a pas ajouté une seule œuvre monumentale.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Depuis L’Homme de Calder (1967), maintenant plantée dans le parc Jean-Drapeau, Montréal n’a pas ajouté une seule œuvre monumentale.

Il faut plus que du béton et de l'asphalte pour développer une rue, un quartier, une ville à échelle humaine. Le Devoir poursuit sa série intermittente sur les exemples québécois à suivre et les erreurs à ne plus répéter.

La place des Festivals aménagée l'an dernier comprend une immense fontaine, des lampadaires-grues, deux espèces de voitures-restaurants et, au milieu de tout ça, un cube disgracieux fait de tubes et de toiles. Selon les plans, une oeuvre d'art monumentale devrait remplacer cette structure temporaire pour compléter l'aménagement à quelques dizaines de millions de dollars. Le concours n'a toujours pas vu le jour.

Le scénario se répète, en pire, de l'autre côté de la Place des Arts, à l'est de l'Adresse symphonique en construction. Le concours pancanadien, bel et bien lancé l'an dernier pour la conception d'un triptyque, a désigné quatre finalistes: Michel De Broin, Michel Goulet, Noel Harding et Hal Ingberg. Le jury n'a retenu aucun projet, selon les informations obtenues par Le Devoir. Rien n'assure un nouvel appel d'offres parce que le service responsable de la Ville reprend la réflexion à zéro en se demandant où installer quoi.

La restauration et l'agrandissement de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau n'ont pas plus accouché d'une oeuvre marquante. La direction a choisi de mettre l'accent sur les arts numériques, a acheté un écran géant et commandé des oeuvres éphémères. Depuis quelques mois, les photos placardées aux murs glissent allègrement vers l'art publicitaire.

Finalement, il ne manque donc que de l'art public dans les lieux publics montréalais? Depuis L'Homme de Calder (1967), maintenant plantée dans le parc Jean-Drapeau, Montréal n'a pas ajouté une seule oeuvre monumentale, majeure ou iconique, comme on voudra. La Joute de la place Jean-Paul-Riopelle, entre le Palais des congrès et le QG de la Caisse de dépôt et placement, ne compte pas pour du neuf, la fontaine des années 1970 ayant été déplacée (spoliée selon certains) du parc Olympique.

Des oeuvres à prévoir


Reposons la question: l'art public est-il le négligé des grands chantiers en cours? «Il n'y a jamais eu autant d'intérêt à la Ville que maintenant pour les enjeux d'art public», répond Jean-Robert Choquet, directeur du Service culturel à la Ville de Montréal, qui ne parle évidemment que pour son secteur et pas pour l'aéroport. «L'enjeu, d'abord et avant tout, dans le Quartier des spectacles, en est un de réaménagement urbain et de mise en valeur des festivals, des événements et des salles de spectacles. Cela dit, en matière d'art public et d'art numérique, à la fin du processus, on souhaite se retrouver avec quelque chose d'assez vibrant, d'assez inspirant.»

Il ajoute que les délais et les tergiversations permettent à la Ville de brasser les idées en ajoutant une nouvelle possibilité à l'intersection des rues Clark et Sainte-Catherine, «peut-être en favorisant les arts numériques». Pour la place des Festivals, les concepteurs souhaitaient la collaboration d'un mécène. Le partenariat aura peut-être plus de chance au parterre, près de la salle de l'OSM, orchestre réputé pour attirer les gros sous. «Nous n'avons pas encore tiré de conclusions, dit le directeur municipal. Personnellement, je ne me sens pas mal à l'aise de prendre plus de temps pour prendre la bonne décision. Il faut aussi laisser vivre les espaces aménagés pour mieux saisir le génie du lieu. On a encore deux ans pour livrer ce qu'on a à livrer.»

Le budget de l'implantation oscille autour de 550 000 $, qui seront dépensés, promet le directeur. Cette somme respecte le programme dit du 1 %, modulable en fonction de l'enveloppe globale d'un projet architectural. Quoique, avec un budget de 140 millions et plus pour le Quartier des spectacles, Montréal aurait pu faire d'autres choix, comme Chicago et ses mécènes qui ont payé la magnifique Cloud Gate d'Anish Kapoor.

«Mon ambition, c'est d'aller beaucoup plus loin que ça, dit encore M. Choquet en parlant de son budget. Il faudrait qu'on se rende à 2 millions en tout. Mais on a commencé le projet au moment où les Bourses s'effondraient. C'est pour ça qu'il y a du retard. Mais ce retard n'est pas un désaveu de l'art public, au contraire. Nous allons réaliser des intégrations exemplaires.»

Patience donc. L'Adresse symphonique est aussi soumise au programme provincial d'intégration des arts à l'architecture. Des artistes pressentis pour le concours ont visité le chantier au début du mois. Les deux mégahôpitaux universitaires devront aussi faire une place à l'art, tout comme la nouvelle aile du Musée des beaux-arts et une trentaine d'autres projets, explique Annie LeGruiec, responsable des relations avec les médias au ministère de la Culture.

Montréal n'a pas d'obligation semblable. À la suite de consultations sur l'art public tenues l'an dernier, la Commission du conseil municipal sur le développement culturel a tout de même recommandé «que la Ville évalue la possibilité de lancer, à intervalles réguliers, un concours international en art public». Le parc municipal compte environ 300 oeuvres, souvent mineures. Par contraste, la collection de Seattle, stimulée depuis 1973 par un programme municipal, compte 350 oeuvres permanentes et 2600 autres «portables».

Des oeuvres à voir

Par contraste, la Ville de Québec a récemment stimulé l'installation de sculptures en plein air à la faveur des fêtes du 400e. L'aéroport Lester B. Pearson a bénéficié des ajouts artistiques récents les plus intéressants de Toronto, dont une magnifique sculpture de l'Américain Richard Serra intitulée Tilted Speres.

«Beaucoup d'aéroports ou d'édifices publics organisent un concours, se dotent d'une oeuvre et vivent avec», commente Christiane Beaulieu, vice-présidente responsable des affaires publiques des Aéroports de Montréal. «Toronto, avec son budget de 6 milliards, a dépensé plusieurs millions en oeuvres d'art. Nous avons pris un chemin différent. Le comité de direction a plutôt choisi d'utiliser un concept d'environnement numérique.»

Montréal a dépensé 1,5 milliard pour rénover et agrandir l'ancien aéroport Dorval après l'échec lamentable de Mirabel. Les oeuvres de la collection permanente éclectique (Pellan, Molinari, etc.) héritée de Transport Canada ont été restaurées et repositionnées. Un nouveau programme dit d'«identité montréalaise» utilise la fibre optique, des écrans et des colonnes lumineuses pour diffuser des oeuvres numériques, des photos et des vidéos.

On y a vu des vidéos de Sylvain Campeau et d'autres consacrées à la danse contemporaine. Des photos ont récemment rendu hommage aux chefs cuisiniers de la ville et au centenaire des Canadiens de Montréal, dans ce cas avec des reproductions de toiles du peintre Serge Lemoyne. Pas des originaux, des photos de toiles. Cet été, les murs célébraient le Cirque du Soleil, avec des photos de Caroline Bergeron. L'éclairagiste Axel Morgenthaler rajuste trimestriellement les «projections lumineuses» des couloirs d'arrivée.

«La décision prise, c'est de ne pas acheter une grande oeuvre mais d'acheter des supports pour diffuser, chaque année ou tous les deux ans, quelque chose d'autre qui soit à l'image de la diversité culturelle qui existe à Montréal, poursuit Mme Beaulieu. Les autres dépensent une fois et c'est bon pour 40 millions d'années. Ils payent un million pour une sculpture et, si tu passes devant, tu es chanceux, sinon tant pis. Nous, on a un budget annuel pour renouveler les contenus. Nous diffusons des artistes différents un peu partout dans l'aérogare.»

Le choix est fait et assumé. Adieu monument et bienvenue/welcome à Montréal...
6 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 25 novembre 2010 08 h 04

    Que le meilleur se taise

    Cette sculpture de Calder, monumentale et rayonnante, faite d'acier mais chaude de ses grands bras qui couvrent et protègent quand on s'abrite dessous, on comprend qu'elle est faite pour le bonheur des humains. Elle est faite pour émerveiller, affranchir, durer et c'est au centre de la ville que j'aimerais la voir car on a grand besoin d'elle. Mais avec les différents intervenants croisés dans cet article, on a l'impression que les oeuvres d'artistes occupant de l'espace sont des éléments décoratifs à caser dans un tableau, qu'on a le devoir d'intégrer. «Beaucoup d'aéroports ou d'édifices publics organisent un concours, se dotent d'une oeuvre et vivent avec», commente Christiane Beaulieu, représentante des Aéroports de Montréal. "Et vivent avec"... L'artiste, c'est confiné dans son atelier ou son jardin qu'on l'aime, livré à son espace intérieur, alors que c'est bien de lui qu'on aurait besoin pour redonner à la ville une dimension humaine.

  • André Boulanger - Inscrit 25 novembre 2010 08 h 40

    Bonne idée que celle de l'art numérique sur la place publique.

    Je considère l'aménagement de La Joute de Riopelle, entre le Palais des congrès et la Caisse de Dépôt, comme une installation majeure à Montréal. Un cilboulette de bon coup ! Quand je parle de Montréal à des amis de l'extérieur, je leur réserve toujours la surprise de découvrir «le nombril de montréal».

    L'homme de Calder a été déplacé sous le règne de Jean Doré au Parc Jean-Drapeau. L'environnement initial de 1967 ayant considérablement changé, cette mesure rend honneur à cette oeuvre magnifique. Un très bon coup de Doré qui avait doté la Ville d'un programme d'art public, aujourd'hui enterré.

    Pour le Quartier des spectacles, l'idée de valoriser des oeuvres numériques est à-propos. L'automne dernier, Moment Factory nous a donné un aperçu percutant de l'art virtuel qui peut se jouxter, avec bonheur, à des éléments naturels. Les jeux de fontaine, musique et lumière furent un délice pour tout ceux qui ont vu cette oeuvre par hasard ou par amour de Montréal.

  • Pierre-E. Paradis - Inscrit 25 novembre 2010 08 h 54

    Et Melvin Charney? Et l'urbanisme?

    Qu'on aime ou on aime pas les monuments « déconstruits » de Melvin Charney au CCA et à la place Émilie-Gamelin, il faut admettre qu'ils ont une valeur artistique significative et ont été commandés après 1967.

    Malgré cette petite erreur, le propos de l'article n'en demeure pas moins véridique.

    Mais il faudrait se demander si l'on a pas tout simplement dépassé l'ère du monumental. Les jardins paysagés dotés de « parcours » de sculptures connaissent un succès fou, comme à Québec sur la promenade Champlain.

    D'autre part, le monumental est indissociable d'un urbanisme bien planifié. Et en cela, il est navrant de constater que ni la place Émilie-Gamelin, ni la place Riopelle, ni la place des Spectacles ne sont proprement « fermées ». Il y a toujours un terrain vague ou une mocheté architecturale à une extrémité, ce qui fait fuir l'énergie, alors qu'un monument doit être encadré ou contenu.

  • François Dugal - Inscrit 25 novembre 2010 09 h 19

    L'Art

    L'Art n'est pas électoralement rentable et nos élus sont incultes.
    Nous avons ce que nous méritons: un environnement placide et sans relief.

  • Pascal Lessard - Abonné 25 novembre 2010 16 h 24

    Le monumental n'est pas nécessaire

    Ce qu'il faut, c'est un politique aimant l'art capable de mettre ses culottes. Un maire.

    À Québec, le maire Lallier a mis des oeuvres d'art partout. Rarement grandioses, jamais écrasantes, les oeuvres qu'il a fait mettre à la grandeur de la ville sont de dimension humaine. On les découvre de près, en passant, au détour d'une ruelle ou le long d'un sentier. Elles sont des surprises ou des pépites. Par leur petite taille, elles humanisent et « calorisent » (ajoutent de la chaleur) l'endroit où elles sont. Elles invitent à s'attarder et à y revenir.

    Les grandes oeuvres monumentales ne sont pas à dédaigner, mais elles ont tendance à créer le vide autour d'elles parce qu'elles doivent être vues de loin. Et aussi parce que leur masse écrase l'humain qui a donc tendance à les fuir.

    Qui plus est, les oeuvres monumentales ont tendance à coûter cher, et assèchent en un rien de temps le budget (toujours trop petit) dévolu aux arts. Les petites oeuvres de taille humaine sont moins dispendieuses. Non seulement est-ce que cela permet d'en acheter plus, mais elles peuvent facilement être données par les artistes eux-mêmes ou des fondations.

    Il vaut mieux une multitude d'oeuvres (incluant les inévitables ratées) qu'un nombre réduit d'oeuvres « gargantuesques » (où il y aura aussi d'inévitables ratées mais qui ressortiront d'autant plus que l'offre artistique sera réduite).