100 ans d'intervention de l'État en culture - De l'État censeur à l'État encenseur

Dans le cadre des 100 ans du Devoir, nous avons survolé le siècle en politique et en éducation, par le biais de cahiers spéciaux. Voici le dernier de la série, consacré cette fois à la culture. Le mardi 9 novembre, Le Devoir et l'Institut du Nouveau Monde tiendront d'ailleurs au Musée des beaux-arts de Montréal une table ronde sur les moments-clés de ces 100 ans de culture, en compagnie de panélistes chevronnés du milieu des arts.

1929 L'ombre des robes noires plane toujours sur le Québec. Une loi vient d'être votée pour soumettre à la censure toutes les affiches de cinéma, divertissement jugé encore douteux par le clergé. Au pays du Ouimetoscope, le gouvernement Taschereau récidive pourtant un an plus tard pour étendre sa censure à toutes les images liées aux «vues animées» imprimées dans les journaux.

«Je suggère, lance Aldéric Blain, député de Dorion, que la loi s'étende aussi aux revues», rapporte alors Le Devoir. Magnanime, le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau avisera les députés de «se borner pour le présent» au contrôle des journaux, bien que «les yeux soient les pires agents».

Dans le Québec rétrograde de l'avant-guerre, l'État se fait un devoir de protéger et de promouvoir la langue et la culture canadienne-française. Mais quand l'État lève le doigt, c'est souvent pour interdire, proscrire et dire au bon peuple de quelles nourritures intellectuelles se nourrir. Le carcan protecteur et paternaliste du législateur étouffe encore l'exercice et la diffusion de l'art sous toutes ses formes.

En 1909, on interdit l'accès des salles de cinéma aux chastes yeux des enfants. En 1928, l'incendie meurtrier du Laurier Palace sert de prétexte à étendre cet interdit aux jeunes de 16 ans. Et ce, même si à l'époque l'âge légal du mariage est toujours de 12 ans pour les filles et de 14 ans pour les garçons!

Puis de censeur, l'État se fait soudain protecteur d'un passé glorieux. Québec adopte une loi sur la conservation des monuments historiques en 1922. Au fédéral, une première loi sur le droit d'auteur voit le jour en 1921, reconnaissance embryonnaire de la valeur commerciale de la création artistique.

Si un vent de changement commence à souffler sur un Québec encore frileux, ébranlé dès 1948 par la sortie du manifeste Refus global, il faudra plusieurs années avant que l'onde de choc qui électrise les milieux culturels atteigne la scène politique.

C'est à Ottawa que se créent les premiers grands organismes publics à vocation culturelle: la Canadian Radio Broadcasting Commission en 1936, qui déploie son antenne à Montréal en 1952, l'Office national du film (ONF) en 1939, la Bibliothèque nationale en 1952, puis le Conseil des arts en 1957.

Curieusement, analyse Denis Vaugeois, ex-ministre de la Culture de 1978 à 1981 dans le gouvernement Lévesque, c'est du fédéral qu'ont émané les premières institutions qui ont nourri la prise de conscience de l'importance de la chose culturelle au Québec. «Ce qui a sauvé le secteur culturel au Québec à l'époque, c'est le Conseil des arts, l'ONF, Radio-Canada, qui ont été des pépinières de créateurs incroyables. La Révolution tranquille n'a pas été spontanée, mais le fruit d'une lente évolution», pense l'ex-ministre péquiste.

Il faudra attendre 1961 pour que le gouvernement libéral de Jean Lesage crée le premier ministère des «Affaires culturelles». «Le gouvernement a l'intention de faire de la province de Québec le centre de rayonnement de la culture française en Amérique. [...] La création d'un ministère des Affaires culturelles est une nécessité vitale», clame Jean Lesage, qui en confie les rênes à Georges-Émile Lapalme, premier délégué du Québec à Paris.

Doté d'un budget de 2,7 millions, le ministère n'aura cependant jamais les moyens de ses ambitions culturelles. Déçu, Lapalme démissionne. Son successeur, Pierre Laporte, ébauchera le livre blanc, esquisse d'une première véritable politique culturelle au Québec qui ne verra toutefois jamais le jour.

Sous Bourassa, Jean-Paul L'Allier, nommé ministre de la Culture en 1975, lance un livre vert prônant l'intégration d'une «conscience culturelle» au sein de tout l'appareil étatique. «Le gouvernement Bourassa s'intéressait peu à la culture, et on nous le reprochait beaucoup d'ailleurs. La culture, c'était comme les vêpres, on n'y allait pas tout le temps!» soutient aujourd'hui l'ex-ministre et ex-maire de Québec.

Denis Vaugeois juge que les réels efforts de démocratisation de l'accès à la culture n'ont été déployés que sous le gouvernement Lévesque. «Les artistes se pensaient au pouvoir et piaffaient aux portes du parlement. Avec Parizeau au Conseil du trésor, il y en avait de l'argent pour la culture», soutient l'ex-ministre.

Se développent alors un premier réseau de bibliothèques publiques et de musées d'État. «La réalité, c'était qu'à part Montréal et quatre ou cinq autres villes, il n'y avait pas de livres dans la plupart des villes et villages de plus de 5000 habitants!» constate Vaugeois.

Création du Musée de la civilisation de Québec, intégration des arts à l'architecture (appelée politique du 1 %) en 1981, Loi sur les musées nationaux en 1983, l'État québécois tisse lentement la toile d'un réseau culturel en pleine croissance.

Pour Lisa Frulla, ministre de la Culture dans le gouvernement Bourassa de 1989 à 1994, et ministre du Patrimoine au fédéral de 2002 à 2004, l'adoption de la Loi sur le statut de l'artiste en 1987, suivie d'une politique du livre et du patrimoine, marque un tournant important. «On a mis fin à l'image voulant que les créateurs soient considérés comme des amuseurs publics», relance Lisa Frulla.

Au moment où certains s'inquiètent de voir Ottawa retirer ses jetons du soutien au rayonnement des artistes outremer, Lisa Frulla réitère la nécessité d'un engagement constant de l'État envers la culture. «L'État n'a pas le choix d'être le premier partenaire du milieu culturel. Ce qui se passe à Ottawa est très inquiétant», déplore-t-elle.

Près de 50 ans après la naissance du ministère de la Culture, le Québec alloue aujourd'hui environ 660 millions par année au secteur culturel. De censeur, l'État est-il devenu encenseur, réel protecteur de la culture? «À mon avis, aucun gouvernement n'a encore réussi à intégrer la culture à l'ensemble de son action. La majorité des budgets va dans le béton, mais que dépense-t-on dans la réelle création, dans le sang qui coule dans les veines de créateurs?» opine Jean-Paul L'Allier.

Chose certaine, le Québec est toujours la seule entité gouvernementale en Amérique du Nord à être dotée d'un ministère de la Culture en bonne et due forme.
5 commentaires
  • Richard Boulé - Inscrit 6 novembre 2010 09 h 01

    100 ans d'intervgention de l'État en culture


    Votre conception du clergé, "l'ombre noire des soutanes",et de l'état québécois "le québec rétrograde de l'avant guerre, "est quelque peu rétrogerade elle-même. rétrograde par raport à quoi et par rapport à qui ? Les lois de censure étaient encore plus limitatives chez nos voisins protestants d'Amérique du nord, sans parler de tous les pays catholiques mondiaux.En fait seule Paris dans le monde entier était plus permissive...

  • Catherine Viau - Inscrite 6 novembre 2010 09 h 39

    Les danseurs sur la photo

    Une information supplémentaire: les deux danseurs qui apparaissent en première page du Devoir ce samedi ainsi qu'à l'ouverture de cet article sont Catherine Viau et Bernard Martin, dans une pièce qu'ils ont créée avec Danièle Desnoyers.

  • 93Licar - Inscrite 6 novembre 2010 11 h 33

    Le béton

    Que ce soit pour l'éducation, la santé ou la culture, on sort volontiers l'argent pour construire en grand et en beau, mais on semble bien peu préoccupé de la qualité, de ce qui et de qui, habitera les lieux.

    L'industrie culturelle se porte bien, mais qu'en est-il des créateurs qui ne font pas encore partie du milieu ou dont l'oeuvre n'est pas commerciale ou ne répond pas aux critères d'uniformisation «style étatsunien» dont semble friande la planète entière? Reçoivent-ils une part de cet argent en soutien à l'originalité, la recherche, la création? J'en doute fort.

  • France Marcotte - Inscrite 6 novembre 2010 15 h 31

    Ce qu'on peut faire de mieux pour la culture...

    ...est de régler la question nationale. Fiers de notre identité aux contours inclusifs à la fois flous et bien définis, le goût de créer se répandra comme une trainée de poudre en chaque Québécois avec une sensibilité et ils sont nombreux! L'élite et le béton, si ce sont eux qui actuellement encore engouffrent les dollars, ne résisteront pas longtemps à cette fièvre créatrice. On dépendra moins des largesses et des caprices des donnateurs quand on pourra chanter et danser directement dans les rues et que les richesses du Québec appartiendront aux Québécois!

  • Clio - Inscrit 9 novembre 2010 12 h 10

    100 de politique culturelle: au-delà d’un titre accrocheur

    «De l'État censeur à l'État encenseur»: le titre fait choc tout en proposant une interprétation relativement simpliste de 100 ans d'intervention de l'État québécois dans le secteur culturel. On peut certes convenir qu'un article de journal ne peut faire dans les nuances d'un article savant. Encore faut-il savoir aller à l'essentiel, après avoir consulté quelques recherches sur le sujet ou, à défaut, Wikipédia.

    L'article présente une interprétation caricaturale du gouvernement Taschereau en matière de politique culturelle, laquelle fut plus progressiste que sous le gouvernement Duplessis qui a suivi. Et il n'y avait pas que la censure... Il faudrait au moins évoquer l'action culturelle d'Athanase David, secrétaire de la Province (1919-1936) - une sorte de ministre des beaux-arts pour l'époque. Sa vision optimiste de l'avenir du Canada français, inspirée par Édouard Montpetit, est à l'origine des premières interventions significatives de l'État québécois en matière de culture au début des années 1920. Mentionnons, à cet égard, les relations culturelles avec la France, le support accordé à la Maison des étudiants canadiens à Paris, la création de la Commissions des monuments historiques, la loi des Bourses d'Europe, la loi du Musée de la province (ouvert en 1933), la création des Archives provinciales, la création des Écoles de Beaux-arts de Québec et de Montréal, l'institution du Prix David.
    En 1961, lors de sa création, le ministère des Affaires culturelles a hérité de ces institutions sous la responsabilité du Secrétariat de la province, bien qu'elles aient été maintenues en état de sous-développement sous de gouvernement de l'Union nationale.

    Au sujet d'Athanase David, voir sa biographie dans Wikipédia.