Mozart à la soupe populaire

Concert classique au Baril d’huîtres devant un public composé en bonne partie de démunis.<br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Concert classique au Baril d’huîtres devant un public composé en bonne partie de démunis.

Québec — Un légendaire cabaret des années 1950-1960 revit dans le quartier Saint-Roch. Racheté par un organisme d'aide aux démunis, le Baril d'huîtres accueille depuis peu des concerts classiques à prix modique.

Le chanteur Jean Lapointe se souvient très bien du Baril. Il travaillait encore dans le domaine de l'assurance quand le patron l'a embauché comme maître de cérémonie au début des années 1950. «C'était fabuleux, l'ambiance était magique», dit-il, en soulignant que, par rapport aux boîtes à chanson, l'endroit avait du «décorum» avec ses grands rideaux de velours rouges et son style très glamour.

À Québec, on entend souvent dire que Miles Davis et Édith Piaf s'y sont produits à leurs débuts, ce que personne ne peut confirmer. Or, d'après l'historien Jean-Marie Lebel, l'établissement a reçu d'autres artistes connus de l'époque, comme Fats Domino ou encore les Platters. «Le Baril d'huîtres recevait les artistes américains alors que la salle Chez Gérard recevait les spectacles de la France.»

Pourquoi appelait-on cet établissement le Baril d'huîtres? Mystère, mais M. Lebel rappelle que les huîtres étaient très populaires dans les restaurants d'alors. L'endroit se serait même illustré en étant le premier à servir du poulet frit Kentucky dans la région!

Emmurée dans le mail Saint-Roch au cours des années 1970, la salle n'a pas été épargnée par la débâcle du quartier. Fermée au cours des années 1980, elle est plus ou moins tombée dans l'oubli. Exposé à l'air libre depuis la destruction du mail Saint-Roch, l'immeuble a été racheté en 2003 par le Café rencontre St-Roch grâce à une subvention d'Ottawa dans le cadre d'un programme d'aide aux sans-abri.

La semaine dernière, elle accueillait sa deuxième soirée classique devant un public ravi. Ravi et particulier puisque les concerts sont gratuits pour les gens qui fréquentent la soupe populaire du rez-de-chaussée, dans l'ancien emplacement du restaurant du Baril.

«Les gens les plus démunis ont besoin de s'identifier à quelque chose de beau», explique le directeur du centre, Michel Godin, qui se réjouit de pouvoir offrir à «ses gens» un style de musique «traditionnellement réservé à une élite». Soutenu par la Société de développement commercial du quartier, le projet vise aussi à favoriser la mixité, dit-il, la moitié du public étant composée d'amateurs de musique qui ne viennent pas de la rue.

Sauf erreur, il s'agirait du seul cabaret de l'époque à subsister dans la ville de Québec. «Il y avait cinq ou six cabarets très populaires dans le temps: Chez Gérard, Chez Émile, la Porte-Saint-Jean et le Baril d'huîtres», se rappelle Roland de Québec, un photographe de variétés qui a bien connu l'âge d'or de ces établissements.

Jeunes talents

Lancée en septembre dernier, la série de concerts classiques met en vedette les jeunes talents du Conservatoire. Après le quatuor à cordes en septembre, c'était au tour d'un trio à vents de se faire entendre il y a quelques jours. Le public était plutôt restreint (une vingtaine de personnes), mais les musiciens ont adoré l'expérience et étaient emballés par l'acoustique de la salle. «J'ai vraiment tripé dans l'Ave Maria [de Schubert], ça sonnait plutôt bien», a dit Laurence Colenette-Villeuneuve (hautbois), qui s'était vêtue pour l'occasion d'une chic robe noire digne des grands concerts.

«Le projet a été mis en branle l'année dernière et il se réalise cette année avec la présentation de six concerts», explique le directeur du Conservatoire, Louis Dallaire, qui pilote le projet avec le centre. «L'élément important, c'est qu'on demande aux jeunes de mettre des mots sur leur musique en la présentant. Ça les prépare bien à l'enseignement. Le fait que ça se passe dans un endroit comme le Café rencontre permet aussi de les éveiller à une autre réalité de leur ville.»

En plus de décrire le fonctionnement de son instrument entre les morceaux, Laurence et ses deux comparses avaient choisi de présenter des extraits de Pierre et le loup de Prokofiev, une oeuvre dans laquelle chaque instrument représente un animal ou un personnage (le hautbois joue le canard; le basson, le grand-père grognon et la clarinette incarne le chat). Mais c'est Schubert qui a gagné le public, s'attirant des «Ah!» de ravissement lorsqu'on a annoncé l'Ave Maria. «Vous avez beaucoup de talent, c'est beau la passion. Continuez», sont venues dire deux dames à la fin du concert.

Le prochain récital de la série classique aura lieu le 15 novembre. En attendant, la salle est louée par des organismes extérieurs pour des concerts plus rock ou encore des célébrations de l'église protestante.

Grâce à une subvention de l'arrondissement, les musiciens sont rémunérés comme c'est le cas pour les concerts ordinaires. Mais ce ne sont pas des concerts comme les autres. «C'est sûr que c'est différent des concerts qu'on a l'habitude de faire au Conservatoire. D'habitude, on n'interagit pas autant avec les gens. On n'avait pas l'impression qu'ils surveillaient si on faisait de fausses notes ou pas. On ne se sentait pas jugés.»
4 commentaires
  • Line Gingras - Abonnée 27 octobre 2010 04 h 19

    Souvenir

    Lorsque j'avais douze ans, donc en 1967, j'ai participé, au Baril d'huîtres, à l'enregistrement d'une émission de la série «Saint-Georges et ses amateurs», animée par Saint-Georges Côté et réalisée, si ma mémoire est fidèle, par Raymond Bourque. Un bon nombre d'enfants et d'adolescents de la région de Québec se sont présentés à ce concours; je suis heureuse que la salle où il se tenait reçoive aujourd'hui de jeunes artistes, et j'espère que cette initiative aura du succès.

  • Jean-Pierre Contant - Abonné 27 octobre 2010 08 h 43

    Enfin...une bonne nouvelle

    Bravo pour cette belle initiative. Vite, profitons-en avant l'élection d'un maire de droite à Québec comme celui de Toronto. Une telle initiative n'est certainement politiquement valable pour ceux et celles qui ne sont qu'obsédés que par rentabilisation financière...mais socialement quelle bonne nouvelle!

    Jean-Pierre Contant
    Sainte-Sophie

  • Jean-Yves Larose - Inscrit 27 octobre 2010 09 h 35

    Quanrier Saint-Roch: secteur culturel de la ville de Québec

    Actuellement, on constate que le quartier St-Roch devient en quelque sorte le centre culturel de Québec. Déjà l'église Saint-Roch est largement utilisée à cet effet avec le Festival de la Musique sacrée.

    De plus, des pourparlers sont en cours pour que l'École de Musique de l'Université Laval puisse s'installer dans le secteur. Que dire aussi de certaines manifestations estivales avec le Cirque du soleil par exemple? L'utilisation de l'ancien Baril d'huitres pour des concerts de musique classique est un excellent moyen favorisant le développement culturel avec cette importante nécessité d'ouverture sur ce monde trop souvent méconnu ou trop souvent associé hélas à une certaine élite bourgeoise.

    Bref, cet ensemble de données m'incite à croire que Saint-Roch sera réputé comme étant le centre culturel de la ville de Québec. Voilà un exemple de revalorisation intelligent et de bon goût. Tout ça s'inscrit aussi dans l'orientation de l'équipe Labeaume au chapitre culturel de la ville de Québec. Et pourquoi pas?

  • Roland Berger - Inscrit 27 octobre 2010 12 h 24

    Bravo, mille fois bravo !

    Cette initiative montre à quel point ont tort ceux qui pensent et disent que le musique classique est dépassée, surannée. Mozart transcende les époques.
    Roland Berger