Raoul à la Tohu - Fabuleuse envolée onirique pour un homme seul

Pendant une heure vingt, James Thierrée mène le bal, se joue de tout, dompte la musique, jongle avec rien, jusqu’à la lumière qu’il met dans sa poche avant la libération finale.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Pendant une heure vingt, James Thierrée mène le bal, se joue de tout, dompte la musique, jongle avec rien, jusqu’à la lumière qu’il met dans sa poche avant la libération finale.

Sur la scène, un vaisseau fantomatique dresse sa voilure gigantesque. Des pieux entremêlés, plantés là comme un jeu de bâtonnets tombés au hasard, cachent l'antre d'un être étrange. Un être livré à lui-même, ballotté entre craintes, sursauts de folie, éclairs de génie et formidables hallucinations. Bienvenue dans la douce dérive de Raoul.

James Thierrée ouvre dans ce spectacle solo une porte fantastique sur son monde intérieur. Un monde sans paroles et sans limites. Créature issue de l'imaginaire foisonnant de Thierrée, la scénographie omniprésente relève du génie et tient d'ailleurs le second rôle de ce conte éclaté. L'acteur entame avec cet univers à tiroirs-surprises un dialogue incessant, reflet métaphorique des tensions qui habitent sa propre psyché.

Comme un Don Quichote sans Sancho, Raoul part à l'assaut de cette forteresse intérieure, joue à cache-cache avec moi et surmoi, dans de subtils jeux de substitution où le comédien semble se dédoubler sur scène. L'illusion est parfaite. Presque sans un mot, Thierrée superpose dans cette performance d'acteur inouïe le théâtre physique, la pantomime et la danse.

Cette fois, le cirque est resté au vestiaire. Dans de trop rares envolées, la danse prend le haut du pavé. Thierrée, littéralement habité, flotte sur les planches, se liquéfie sous nos yeux. Son corps tout entier transpire l'émotion, vibre et s'arc-boute, révélant une intelligence du geste hors du commun.

Dans le cerveau gigogne de ce surdoué, les idées fantasques se bousculent visiblement au portillon. Hanté par la musique, Thierrée excelle dans le détournement d'objets. Un pavillon de gramophone devient stéthoscope sur le coeur et fait cui cui! sur le sexe. Une caméra photographie la musique. Sorti de son antre, le comédien en proie à toutes les pulsions se mute en cheval nerveux ou en gorille abruti, arborant une totale maîtrise du jeu, du bout des ongles à la pointe des cheveux.

Dans ce conte sans queue ni tête, sinon celles des bêtes fantastiques créées par sa mère Victoria Chaplin, l'émotion surgit à chaque tableau. Tout comme l'humour, aux allures parfois chaplinesques, qui voit sa force de frappe décuplée entre rages et peurs.

Pendant une heure vingt, Thierrée mène le bal, se joue de tout, dompte la musique, jongle avec rien, jusqu'à la lumière qu'il met dans sa poche avant la libération finale. On tait la fin, trop suave pour être révélée.

Une performance unique à saisir au vol avant que Thierrée ne remballe son grenier aux merveilles pour repartir en France, où il entame la dernière ligne droite d'une trilogie amorcée en 1998, avec La Symphonie du Hanneton.

Knockoutés par son délire, on quitte la Tohu habités. Conquis. Bousculés par la douce dérive de Raoul.