Humour - Le grand retour du clown mordant

«Faire rire, c’est mon métier, et j’ai finalement repris le goût de ça», indique l’humoriste Daniel Lemire pour expliquer ce retour.<br />
Photo: Julien Faugevel / Zinc production «Faire rire, c’est mon métier, et j’ai finalement repris le goût de ça», indique l’humoriste Daniel Lemire pour expliquer ce retour.

Petit proverbe automnal: quand les vents tournent, le Lemire sort. Vivant presque reclus depuis des années, cantonné à des projets télévisuels mineurs et à quelques sympathiques apparitions ici et là, dont une lors des dernières Parlementeries, l'humoriste Daniel Lemire a finalement décidé de mettre le nez en dehors de sa tanière, pour de bon.

Lever de rideau! Jeudi prochain, après cinq ans loin des planches en solo, le drôle remonte en effet sur scène, avec son tout nouveau spectacle simplement intitulé Lemire, et surtout avec le même goût de décrypter à sa manière les phénomènes sociaux, nos travers collectifs et nos incohérences politiques, en y mettant un peu les dents. Oncle George, Yvon Travaillé et Edmond Ratté vont bien sûr être là.

«Faire rire, c'est mon métier, et j'ai finalement repris le goût de ça», indique l'humoriste pour expliquer ce retour. Le Devoir l'a rencontré cette semaine sur la terrasse d'un café montréalais et dans le douloureux raffut d'une énième rue de Montréal affligée par des travaux majeurs. «L'ère Bush [George de son prénom] et tout ce qui venait autour étaient moins intéressants. J'avais moins envie d'aller vers le comique sur cette base. Et puis, j'ai dû composer avec des petits problèmes de santé [une double hernie discale, pour être précis] qui ont cassé pas mal mon fun dans la vie.»

La roue tourne, les temps changent. Exit la douleur, le désespoir, face à un air du temps fleurant pas très bon le mensonge pour la guerre, la corruption pour le profit et l'ultraconservatisme pour rien. Exit aussi le manque d'inspiration devant la répétition du cadre comique qui l'a propulsé sous les projecteurs il y a 18 ans. Lemire dit avoir trouvé un deuxième souffle et amorce désormais «une nouvelle vie».

«J'ai profité de ma retraite pour voyager, pour voir d'autres choses», lance l'humoriste tout en brassant son latté. «Les enfants ont grandi. Ils sont partis de la maison... et le Vatican m'a donné beaucoup de munitions dans les derniers mois, pour écrire ce nouveau spectacle.» Il émet ce petit rire retenu qui a fait sa marque de commerce.

On a envie de le suivre, en se souvenant, comme ça, de ce communiqué de presse émis par le Saint-Siège à l'occasion de la Journée de la femme et dans lequel le pape parle de la «machine à laver automatique» comme de l'objet qui a le plus amélioré la condition féminine — «ç'a l'air d'une blague de beau-frère», dit Lemire.

Pape, motards et dons de sperme


Le passéisme de l'institution religieuse, tout comme son incapacité à bien lire son époque, se prépare donc à trouver une place de choix au coeur de ce nouveau spectacle solo que Lemire a rodé à quelques reprises, cet été, dans une salle de Laval, avant sa grande rentrée montréalaise prévue jeudi prochain au Monument-National.

Sont inscrits également sur sa feuille de route: la procréation assistée, la fraude bancaire (surtout quand elle touche les parents d'un chef de motards), notre rapport collectif bipolaire à l'univers du hockey et — tadam! — Oncle George, le célèbre clown, qui s'occupe désormais d'un programme de divertissement pour personnes âgées. «C'est un personnage très intéressant à jouer, avoue-t-il. Il suffit juste de lui trouver des choses intéressantes à dire.»

Au terme de plusieurs années de réflexion — «on pourrait même parler de remise en question», dit le drôle avec un visage sérieux — et d'un hiver passé au Mexique, au côté de sa romancière de blonde, pour écrire, Lemire croit avoir désormais trouvé la formule. Il pense aussi avoir en main un spectacle, mis en scène par Benoît Brière, qui «ne tombe pas dans l'éditorial, mais qui essaye d'être le plus signifiant possible», quitte à s'éloigner des sentiers battus sur lesquels l'humoriste a imposé sa marque.

«La situation au Québec, la langue, les relations provinciales-fédérales, ce sont des sujets redondants que j'ai abondamment abordés par le passé, dit Lemire. Les ficelles comiques sont moins intéressantes aujourd'hui. À l'inverse, la scène internationale et notre ouverture au reste de la planète nous donnent désormais d'autres lieux, d'autres espaces pour rire, et c'est certainement ce que je veux explorer aujourd'hui.»

Tant pis pour Benoît XVI — on l'a dit — mais aussi pour Dick Cheney, «qui a fait fortune avec l'Irak en jouant avec de gros mensonges». «Il devrait être en prison, poursuit-il, mais, à la place, il continue à faire de l'argent en donnant des conférences et son point de vue sur la politique nationale et internationale.» Tant pis aussi pour le ministre fédéral des Sciences et technologies, Gary Goodyear, ouvertement créationniste, et pour les gardiens de la pensée unique qui ronronne, ici comme ailleurs, et que l'humoriste, à sa manière, a désormais envie «de brasser un peu».

«Il faut garder la tête froide, ajoute Lemire. Un humoriste, ça ne va pas changer le monde. Mais, le temps d'un spectacle, on peut au moins forcer une pause dans le ronron actuel alimenté par l'information-spectacle en continu qui n'offre plus d'espace d'analyse. On essaye d'être un grain de sable dans le système.» Un grain de sable qui va imposer son grincement jusqu'au 16 octobre prochain, dans la métropole, avant de partir à la conquête de la province pour rire un peu plus d'un «nous» que le confort, l'individualisme et le manque d'urgence rendent chaque jour un peu moins drôle, selon lui.