Dans la caverne d’Ali Baba

Le circologue français Pascal Jacob a rassemblé des milliers d’objets liés aux arts du cirque. <br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le circologue français Pascal Jacob a rassemblé des milliers d’objets liés aux arts du cirque.

Demain, la métropole accueille la planète cirque à l’occasion du premier festival de cirque de Montréal. Pour l’occasion, Le Devoir dévoile la face cachée de l’une des plus importantes collections d’œuvres d’art liées au cirque au monde, dissimulée dans les voûtes du centre des collections de Montréal.

C’est une sorte de caverne d’Ali Baba, version cirque. Dans un coin, des dizaines d’estampes japonaises anciennes ornées de saltimbanques s’entassent sur les tablettes. Une lithographie de Toulouse-Lautrec, emprisonnée sous le papier-bulle, voit la lumière pour la première fois en près de dix ans. À l’abri des regards, plus de 10 000 œuvres et objets liés aux arts du cirque dorment ainsi dans les voûtes du centre des collections québécois à Montréal.

Ce butin hors norme, c’est celui de Pascal Jacob, circologue français, ex-costumier, collectionneur invétéré et propriétaire de ce fonds considéré comme l’un des plus importants au monde liés aux arts du cirque. Le Devoir a visité cette collection cachée qui attend toujours d’être dévoilée aux yeux du public. Si une centaine de ces œuvres sont exposées dans les coursives de la Tohu chaque année, ce sont des miettes face à la manne récoltée depuis 30 ans au fil des ans par ce mordu de la piste.

La passion de Pascal Jacob, maintenant directeur artistique du Festival du cirque de demain à Paris, remonte à ses années de collège. Lors d’un cours de dessin, il fait la rencontre fortuite d’une étudiante entichée, comme lui, de tout ce concerne le cirque et qui entasse des centaines de documents dans ses classeurs. Il décide alors d’en faire autant, amassant programmes, affiches et dessins.

C’est ainsi que Jacob s’est retrouvé, au tournant des années 2000, avec plus de 10 000 pièces de collection et 2500 livres anciens et contemporains liés au cirque, stockés en partie chez un ami, en partie dans le local d’une société d’État vouée à la promotion des arts du cirque. Mais quand ladite société le somme de quitter les lieux, il se retrouve à la rue, à la recherche d’un endroit où empiler ses joyaux.

Au même moment, la Cité des arts du cirque, tout juste créée à Montréal, s’intéresse à sa précieuse collection et promet d’en exposer une partie à la Tohu. Il n’en fallait pas plus pour convaincre Jacob de transporter tout son patrimoine au Québec. «Personne n’était intéressé en Europe, alors tout est arrivé au Québec en 2003. Quarante-cinq caisses pesant quatre tonnes et demie!» Les livres, eux, sont allés garnir les rayons de la bibiothèque de l’École nationale de cirque.

«Contrairement à 99 % des collectionneurs qui cherchent des choses très liées aux compagnies de cirque, moi je vois au-delà du cirque. Je collectionne des objets d’arts décoratifs, des sculptures antiques et des estampes qui parlent des premiers balbutiements du cirque», dit-il.

Toujours à la recherche de l’objet rare, Jacob, dénigré par plusieurs galéristes, s’est lié d’amitié avec un des rares marchands occidentaux ayant le droit d’enchérir dans les encans japonais, fermés aux acheteurs étrangers. «Il a trouvé des choses prodigieuses, des estampes de cirque datant du XVIIIe siècle tout à fait uniques», explique Jacob, en déballant l’un des dix triptyques d’estampes rapportées du Japon. Rares témoignages du passage de grandes troupes de cirque européennes au pays du Soleil levant au XIXe siècle, les estampes affichent clown à l’avant-plan, maître de piste et éléphant à l’arrière. Tout à côté, une délicate aquarelle chinoise met en scène des acrobates et un fildefériste.

Fines sculptures de buis, bronze de saltimbanque du XVIIIe siècle et rare gravure de 1580 campant une chasse aux fauves — la plus ancienne pièce de la collection! — sont déballés des caissons qui s’entassent dans l’entrepôt sécurisé. Entre un Fernand Léger et de fines assiettes de porcelaine, un cheval de bronze luit dans l’ombre.

Le fonds Jacob-Williams s’est aussi enrichi d’œuvres de maîtres, notamment de lithographies de Toulouse-Lautrec et de nombreux artistes contemporains. «Le cirque a inspiré énormément d’artistes et de photographes, dont Dufy, Léger et Toulouse-Lautrec», explique le collectionneur.

Quel objet vénère-t-il le plus dans cette collection gigantesque? «La pièce que je n’ai pas encore!» lance d’emblée le collectionneur, qui confie devoir mettre la pédale douce à sa passion dévorante. «Je dilapide mon propre patrimoine. J’ai commencé à vendre une partie de mon héritage!» En seuls frais d’assurances, le coût de cette passion circassienne s’élève à 20 000 euros par an. Sans compter les sommes investies dans de nouvelles acquisitions.

Heureusement, parfois, des objets lui sont donnés. Comme ces quatre immenses malles rouillées qui s’empoussiéraient dans les entrepôts du Cirque du Soleil, reliquats du voyage d’une troupe russe au Québec. Maillots à paillettes, cordes, matériel acrobatique: toute l’histoire d’un passé aux odeurs d’empire déchu s’y trouve racontée. «Elles ont peut-être été abandonnées parce qu’à l’époque, cela coûtait trop cher à rapporter en Europe», croit Jacob.

Malheureusement, souligne Jacob, très peu de pièces proviennent de dons d’artistes de cirque. «Les familles de cirque conservent très peu de choses car elles passent leur vie à voyager. Les costumes, usées à la corde, sont difficiles à conserver. En fait, ces gens sont très prudes face à leur patrimoine et n’aiment pas qu’on conserve des choses», dit Pascal Jacob.

Pour l’heure, le collectionneur espère toujours qu’une institution s’intéresse à son immense fonds pour la présenter dans son entièreté au public. Le musée Ringling de Sarasota, en Floride, l’un des plus importants musées du cirque au monde, se dit intéressé à accueillir son butin dans une nouvelle salle. L’idée de créer un espace consacré à la collection Jacob-Williams à la Cité des arts du cirque à Montréal a aussi fait l’objet de discussions.

«Je pourrais tout donner à un musée, mais si ça reste dans les voûtes, ça ne m’intéresse pas, dit Jacob. Le but est de rendre la collection visible et utile pour le public, les chercheurs et les étudiants.»

En attendant qu’on lui déroule le tapis rouge, la précieuse collection, conservée à Montréal, reste donc confinée aux malles et sujette aux déménagements inopinés. À l’image même d’un vrai enfant de la balle.
1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 7 juillet 2010 09 h 14

    L'enfant au cirque

    Magnifique. Mais avant de lire l'article, je croyais qu'il était question d'artistes québécois actuels, forcément immergés comme nous tous dans ce monde du cirque qui foisonne chez nous, qui avaient produit en marge des oeuvres qu'on avait ici réunis. Le cirque n'est pas inspirant qu'une fois qu'il est passé il me semble. Pourquoi ne pas inciter les enfants à toujours se rendre au cirque avec un carnet de croquis, devenant des spectateurs créateurs, dont les oeuvres feraient notre fierté?