Le Devoir, c’est moi - Des idées et du style qui inspirent

Avant de se mettre à l’ouvrage dans son atelier niché dans une ruelle du Mile-End, entouré de quelques-unes de ses figures hiératiques, le sculpteur Paul Colpron entame sa journée en faisant la lecture du Devoir en ligne.
Photo: - Le Devoir Avant de se mettre à l’ouvrage dans son atelier niché dans une ruelle du Mile-End, entouré de quelques-unes de ses figures hiératiques, le sculpteur Paul Colpron entame sa journée en faisant la lecture du Devoir en ligne.

Faire partie du Devoir, c’est y travailler, l’appuyer, le lire assidûment. De cette communauté, qui s’est construite depuis 100 ans, nous avons retenu quelques portraits. Chaque lundi, jusqu’en décembre, nous vous présenterons un lecteur, une lectrice, du Québec comme d’ailleurs, abonné récent ou fidèle d’entre les fidèles. Cette semaine, nous rencontrons un sculpteur dont les œuvres font la marque de plusieurs magasins montréalais.

L’automobile rouge qui semble filer à vive allure sur la façade d’une école de conduite, avenue du Mont-Royal, c’est lui. La célèbre drag-queen Mado Lamotte, cheveux roses et bague géante au doigt, immortalisée sur la marquise de son Cabaret, c’est lui. Les masques colorés qui épient les passants au-dessus des vitrines du café Kilo, dans le Village, c’est encore lui. Et le couple de colosses debout au fond de la terrasse du bar Saint-Sulpice, rue Saint-Denis, toujours lui!

Les sculptures signées Paul Colpron ornent les façades de plusieurs commerces montréalais. Certaines sont même reproduites dans des Guides touristiques sur la métropole. Or, tous les matins, sa première source d’inspiration, c’est son Devoir.

Avant de se mettre à l’ouvrage dans son atelier niché dans une ruelle du Mile-End, entouré de quelques-unes de ses figures hiératiques, le sculpteur entame sa journée en faisant la lecture du journal en ligne. Fidèle au quotidien depuis l’adolescence, l’artiste de 53 ans trouve qu’en plus d’être «très bien écrit et pertinent, le quotidien est très beau visuellement». «Certaines des pages sont très design. Je me souviens de la page Formes [publiée dans les années 90]. Formes a permis d’augmenter la visibilité du design et de l’architecture au Québec. Sa mise en page était très artistique, colorée, comme un tableau. D’ailleurs, je crois que le journal et son directeur artistique ont gagné des prix!»

Un long parcours artistique

Paul Colpron a commencé assez tard à faire de la sculpture: au début de la trentaine. Avant cela, il a fait de brèves études en théâtre au cégep de Sainte-Thérèse. «Je me suis vite rendu compte que ma place était en coulisses… pas sur scène», explique cet homme assez timide. «En quittant l’Option Théâtre, j’ai commencé à travailler en production pour des troupes de théâtre comme La Marmaille et Les Enfants du Paradis [aujourd’hui Les Deux Mondes et Carbone 14]. J’ai créé des illustrations, des affiches; puis des masques, des décors. Peu à peu, je passais de deux à trois dimensions. Plus tard, mon frère a étudié la sculpture, et il m’a donné du matériel à la fin de sa session… J’ai eu la piqûre!»

Malgré des études à l’École québécoise du meuble et du bois ouvré en 1995, il se considère comme un autodidacte. Ce qu’il est. Il travaille seul dans son loft où il habite également. Il n’a pas d’agent. Des années durant, il n’avait pas de galeriste (il a actuellement quelques œuvres à la galerie Yves Laroche). «Peu de galeries veulent avoir des sculptures dans leur collection, dit-il, question d’espace et d’entreposage.»

En 25 ans de pratique, le sculpteur a reçu seulement une bourse «exploration» du Conseil des arts du Canada. Les fins de mois arrivent souvent trop vite. Mais comme son journal préféré, il préfère demeurer indépendant. Seul. Cette solitude noble et nécessaire à l’artiste qui fait un peu penser à celle que peignait Émile Zola dans son roman L’Œuvre. À l’exception qu’ici, le créateur s’en sort assez bien.

Aujourd’hui, Paul Colpron accepte des projets qu’il aime de commerçants lui offrant leurs vitrines, vend des sculptures en bois à des collectionneurs privés et il a même travaillé dans l’atelier de sculpture du blockbuster The Mummy 3, tourné à Montréal en 2008. Pour une rare fois, il a pu travailler en équipe, avec une vingtaine d’autres sculpteurs et artisans — dont des mouleurs et des plâtriers britanniques venus expressément au Québec pour le film. Paul Colpron s’est attaqué, entre autres choses, à un Bouddha couché de 23 mètres de long!

C’est la partie visible au grand public de son œuvre qui l’a fait connaître. Et c’est une pratique qu’il défend. Selon lui, il est important d’avoir accès à la rue et aux espaces publics. À ses yeux, ce n’est pas vendre son âme au commerce, mais plutôt une manière de «démocratiser» son art: «J’aime beaucoup l’art populaire. Or, trop souvent, la sculpture au Québec est associée à des démarches artistiques très intellos ou conceptuelles. Moi, je veux que les gens aiment mes œuvres au premier coup d’œil! Si des clients identifient un commerce dans la rue grâce à mes sculptures, je trouve ça flatteur!»

Traits critiques

C’est durant ses études à l’Option Théâtre, à la fin des années 70, que Paul Colpron découvre Le Devoir. «J’aime ce journal pour ses idées. C’est un lieu d’échange de la pensée, avec des articles de fond, de courts essais; pas seulement des nouvelles au jour le jour. J’aime l’esprit critique de ses journalistes. Leur façon d’écrire, le style d’écriture en général. Il y a de très bonnes plumes au Devoir. Des Stéphane Baillargeon, Gil Courtemanche, Louis Cornellier, Jean Dion. Imaginez, moi qui ne me suis jamais intéressé au sport de ma vie, j’adore lire Jean Dion! Ce journaliste parle de sport de façon vivante, poétique, avec plein d’humour.»

«Longtemps, j’ai passé mes week-ends seul dans mon atelier à déjeuner, dîner et souper avec l’édition du samedi. Je lisais tout, de fond en comble: des arts à la nécrologie! Dans les années 80, j’aimais lire les critiques de théâtre de Robert Lévesque. C’était du sport! Ses critiques étaient de petits spectacles en soi.»

Depuis quelques années, Paul Colpron a laissé le papier pour l’écran de son ordinateur. «J’ai changé mes habitudes de lecture. Parfois, je l’avoue, je trompe Le Devoir en surfant sur d’autres publications (ce que je n’ai jamais fait avec la version papier). Mais si j’ai du temps libre ou si je dois voyager en transport en commun, je reviens au journal papier.»

Comme quoi, un sculpteur n’abandonne jamais la matière première…

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Collaborateur du Devoir

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