Jours de mémoire

Normand Thériault Collaboration spéciale
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Il y aura bientôt 30 ans que le Canada s'est proclamé officiellement multiculturel. Dans le canadianisme à la Trudeau, il n'y avait plus de nations fondatrices, ou, si place il y avait, elle était si mince qu'on aurait pu croire que tous, autochtones compris, allaient y trouver matière à réjouissance.

En cette ère d'accommodements raisonnables, on pourrait croire que les Premières Nations y trouvent leur compte et que le débat sur la place publique fasse place aux revendications traditionnelles de ceux et celles qui furent les premiers habitants de ce continent. Pourtant, parle-t-on d'ouvrir à Villeray un centre d'accueil pour ces Inuits qui font à Montréal un séjour thérapeutique que déjà des voix contraires au projet s'élèvent. Et y a-t-il des Jeux olympiques à Vancouver que les mémoires des «réserves» revivent telles que le folklore des Blancs les a conservées.

Sur ce territoire, comme partout en Amérique, il n'est pas facile pour les autochtones d'obtenir un traitement juste: la Bolivie s'est-elle donné un gouvernement dont le chef n'est pas de source migrante qu'aussitôt les «colons» s'entendent pour mener une action concertée contre toutes les mesures populaires qu'il dépose. Et ici, le gouvernement Harper dépose-t-il un nouveau projet de loi qui régit le monde des affaires amérindiennes qu'aussi rapidement des femmes des communautés amérindiennes font entendre leurs voix pour montrer que, une fois de plus, leurs droits ne sont pas reconnus: par souci d'économie, par un gouvernement qui dépense toutefois un milliard afin d'assurer pendant quelques jours la sécurité des grands «chefs» d'État, il sera donc impossible de faire en sorte que près de 50 000 autochtones voient leur statut d'Amérindien reconnu.

Et ainsi de suite, pour ceux et celles qui doivent vivre en «réserve», s'ils et elles veulent maintenir ou obtenir les avantages que l'Empire britannique leur avait consentis au temps des conquêtes.

Bref, y a-t-il une place dans le multiculturalisme ambiant pour les premiers peuples d'un Canada pourtant bien accueillant quand il s'agit de recevoir l'immigration économique, celle qui dépose un porte-feuille avant d'afficher ses convictions pour une société pluraliste?

Interculture


Nous sommes donc loin de vivre dans une société qu'un Gérard Bouchard voudrait interculturelle. Pourtant, il y a encore quelques bonnes volontés qui travaillent à la construire.

Michel Faubert est de celles-là. Décrivant le spectacle d'ouverture de la vingtième édition de Présence autochtone, racontant les étapes de sa fabrication, il dira qu'au final on a retenu pour la scène «des autochtones et des non-autochtones, québécois et canadiens, qui ont une démarche identitaire dans leur travail artistique. C'est ça, le ciment du spectacle, et c'est épaulé par un amour pour les cultures des Premières Nations.»

Et Présence autochtone poursuit son travail révélateur. Avant de lire ce cahier, qui d'entre nous en effet savait que le Rabinal Achi est «le seul vestige connu, et reconnu par la communauté scientifique, d'un théâtre amérindien précolombien et qui a été conservé vivant jusqu'à nos jours, de génération en génération»? Pourtant, comme l'explique Yves Sioui Durand, cofondateur d'Ondinnok et metteur en scène du spectacle Xajoj Tun Rabinal Achi, «c'est un grand texte qui a la même portée, la même valeur, que la tragédie grecque». Rien de moins!

Car, il faut l'admettre, l'héritage desdites Premières Nations, s'il est d'importance, c'est dans la mesure où il a souvent permis à un groupe «blanc», soit celui qui prône la nécessité politique d'un fédéralisme centralisateur, de maintenir à distance la reconnaissance d'un peuple fondateur sous prétexte qu'il fallait refléter la pluralité des origines. Et cela fut, sans pour autant vraiment accorder plus à ceux et celles qui ont les premiers parcouru ce territoire.

Ouverture

Aussi, que des Francofolies délogent l'autochtone dans la case montréalaise des festivals, cela ne doit pas surprendre. Que les organisateurs de cette «présence» se félicitent d'obtenir en retour, en août, le droit d'occuper la Place des festivals, cela tient à la fois de la générosité comme d'un esprit d'ouverture. À moins qu'on ne soit ici devant un cas réel d'«accommodement».

Et si contre mauvaise fortune il faut faire bon coeur, faisons de même. Présence autochtone sera donc un bon moment, court, certes, et aussi divisé dans le temps, où il nous sera donné de découvrir d'autres cultures. À nous alors les spectacles et les expositions. Et, pour qui en veut plus, il y a aussi sur le territoire québécois des lieux, des musées surtout, où s'affichent oeuvres et artefacts de ces peuples qui avec nous cohabitent.

Quelques jours en juin et en août, mais cela suffira-t-il pour admettre que, en territoire américain, il est aussi des cultures dont les produits et les oeuvres sont de formes et de propos autres qu'occidentaux?