Cirque - C'était avant le temps des chapiteaux...

Cirque de l’Impératrice, estampe de Lami, 1845, tiré de l’exposition Du permanent à l’éphémère: espaces de cirque.
Photo: Jérôme Dubé Cirque de l’Impératrice, estampe de Lami, 1845, tiré de l’exposition Du permanent à l’éphémère: espaces de cirque.

Avant l'ère des grands chapiteaux, il fut un temps où les forains faisaient des pirouettes sous toit fixe. À cette époque dorée, la piste se déployait dans des bâtiments en dur, richement ornementés. Aujourd'hui, le règne des grands chapiteaux, bousculé par la renaissance des cirques stables, tire peut-être à sa fin, estime un historien de l'histoire du cirque. La Tohu, créée en 2004 à Montréal pour devenir un carrefour unique de diffusion des arts du cirque, est peut-être en passe de devenir le signe précurseur de la fin de l'époque du «cirque mou». Exit le chapiteau, icône par excellence du monde de la piste?

Une grande tradition

Ce n'est pas un hasard si la Tohu accueille ces jours-ci Du permanent à l'éphémère: espaces de cirque, une exposition qui retrace l'histoire des espaces de cirque à l'ancienne à l'aide de photos, de croquis, de maquettes et de gravures anciennes. Autant de pièces tirées du fonds Jacob-William — une des plus importantes collections privées consacrées aux arts du cirque — qui rappellent que cirque et chapiteau ne sont pas toujours allés de pair. Bien avant de trotter sous la toile, les écuyères virevoltaient sous des toits en charpente.

«L'exposition s'intéresse à la forme du cirque stable, ces espaces qui ont disparu en Amérique du Nord, qui étaient en bois et circulaires. La Tohu constitue en fait un écho contemporain de cette grande tradition», soutient Pascal Jacob, grand historien du cirque, collectionneur invétéré d'objets circassiens et commissaire de l'exposition.

Au XIXe siècle, dit-il, les cirques stables étaient légion, et cha-que grande ville possédait le sien. Y compris Montréal, dont la salle de cirque, version réduite, fut érigée dès 1793 à l'angle des rues McGill et Saint-Jacques par Bill Ricketts, un écuyer anglais, raconte M. Jacob. Le cirque tire d'ailleurs son nom de la piste ronde (circus) imposée par l'utilisation de chevaux. «Ricketts venait de Philadelphie et il a décidé de créer un cirque inspiré de la tradition militaire équestre. Il a d'ailleurs créé un cirque semblable à Québec», dit-il.

Si ces cirques stables étaient de proportions modestes, en Europe les chapiteaux en dur, de forme ronde ou polygonale, affichaient une architecture et des décors élaborés. Il ne reste plus que huit cirques fixes d'époque en France, dont le Cirque d'hiver de Paris, cons-truit en 1852, orné de planchers de marbre, qui constitue le nec plus ultra du genre. D'autres cirques stables s'élèvent à Châlons-en-Champagne, à Reims, à Douay, à Amiens, à Troy et à Elbeuf, en Normandie.

L'Angleterre ne compte plus que deux de ces cirques en dur, l'Allemagne et la Lettonie, un seul chacune. La Russie en abrite deux datant du XIXe siècle, mais une quarantaine de types plus récents, héritage de l'époque où le cirque faisait florès dans l'URSS. De Riga à Oulan-Bator, l'ex-Empire soviétique avait fait construire des dizaines de ces salles circulaires sur son territoire.

«À l'époque dorée du cirque stable, les cirques étaient faits de pierres, avec des ornementations plus ou moins élaborées», explique Pascal Jacob. Après avoir connu son heure de gloire, le cirque stable, loué par les troupes de cirque, devint une formule contraignante. Des pertes importantes peuvent être enregistrées quand un événement inattendu vient miner la vente de billets. «On a opté pour le chapiteau pour des raisons de liberté, car les cirques stables devaient être loués et réservés. Mais un deuil ou un autre événement imprévu pouvait contrecarrer les ventes, et les troupes écopaient. Le chapiteau a par la suite permis de se déplacer rapidement si le public n'était pas au rendez-vous», soutient l'expert.

Formule nomade

La nouvelle formule nomade du cirque moderne sous chapiteau sera le modèle d'affaires par excellence des cirques américains. Dans des tentes pouvant accueillir jusqu'à 10 000 spectateurs, le géant Barnum & Bailey engrange à la fin du XIXe des profits monstres en présentant deux représentations quotidiennes. «Plus on gagnait d'argent, plus on investissait dans des chapiteaux plus grands. Après un ou deux spectacles, on repartait le lendemain vers une autre ville», explique Jacob.

En 1872, le P. T. Barnum's Traveling World's Fair, Greatest Show on Earth s'étale sur deux hectares et se déplace sur rails par caravane ferroviaire entre les villes. Dès sa première année d'exploitation, le cirque de Phineas Barnum empoche

400 000 $. Une fortune pour l'époque. Depuis, petits, mo-yens et grands cirques ont continué à privilégier la tente jusqu'à ce que le cirque con-temporain se tourne vers des prestations frontales, présentées dans le réseau des salles de spectacle ou de théâtre traditionnelles.

Même si quelques entreprises, dont le Cirque du Soleil, des cirques familiaux européens et les cirques de chevaux, comme celui de Cavalia ou de Cheval-théâtre, continuent de performer sous la toile, les cirques sous chapiteaux ont peu à peu perdu du terrain. «Est-ce que le chapiteau va disparaître? Il y a encore de grandes aventures liées au chapiteau. Le plus grand chapiteau du monde est aujourd'hui celui du cirque français Phénix, qui peut asseoir 6000 spectateurs sous les étoiles», assure M. Jacob, qui émet une réserve.

«Même le Cirque du Soleil a multiplié les formules fixes et les spectacles en aréna. Il y a une grande réflexion sur le coût de ces tournées. S'il existait encore un réseau de cirques stables comme autrefois, on n'aurait plus besoin de chapiteaux», pense l'historien du cirque, qui voit en la Tohu l'héritier contemporain des cirques stables d'antan.

Le regain des arts du cirque, stimulé par l'arrivée de nouvelles formes plus contemporaines, à mi-chemin entre mime, danse et théâtre, milite d'ailleurs pour le retour des chapiteaux en dur. La Ville de Madrid, en Espagne, vient de reconstruire son cirque stable, rasé au siècle dernier, et plusieurs autres villes européennes songent à faire de même, assure M. Jacob. «La façon dont le cirque évolue ne favorise plus les grands chapiteaux, mais plutôt un réseau de salles qui peuvent accueillir plusieurs types de spectacles», dit-il.

N'en déplaise à Purdy Brown, inventeur du chapiteau (1825), qui s'inspira des tentes-hôtels déployées dans l'Ouest américain pour créer les premières tentes de cirque, les jours de la toile semblent désormais comptés. Où ne serait-ce qu'un retour du balancier?

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Du permanent à l'éphémère : espaces de cirque
À la Tohu, du 29 avril au 4 juillet 2010