Gad Elmaleh s'offre le Centre Bell

Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Tout se joue très vite, dans les poignées de secondes qui suivent généralement le premier contact entre l'artiste et sa groupie. Le compliment prévisible vient d'être servi, la critique sympathique a été lâchée, tout comme la déclaration consensuelle témoignant d'une certaine gêne. Et puis, le superbe fait son apparition...

«Un jour, une femme m'a dit cette chose incroyable à la fin d'un spectacle, relate l'humoriste français Gad Elmaleh. "Là, je vous regarde; eh bien, vous êtes encore mieux qu'en vrai."» Il marque une pause et ajoute: «On est dans le registre de la philosophie, là. La notoriété, c'est finalement une vraie belle expérience humaine.» Le drôle est drôle, mais il aime aussi, de temps en temps, réfléchir sur sa propre condition.

Depuis quelques minutes, les fesses posées sur le cuir d'un fauteuil pompeux d'un hôtel du Vieux-Montréal, Gad Elmaleh évoque en toute simplicité son rapport au succès. Nous sommes en février. L'homme, qui a partagé le grand écran avec Audrey Tautou et qui l'an prochain va prendre les traits d'Omar Ben Salaad dans le Tintin de Steven Spielberg, est de passage à Montréal pour faire la promotion de sa nouvelle apparition au Québec: les 27 et 28 mai prochains au Centre Bell. Une première pour lui, mais aussi pour la tribu de comiques français, dont aucun n'a réussi à ce jour à s'emparer de cette grande salle et de ces quelque 7000 sièges à remplir de fidèles en mal de rigolade.

«C'est un défi qui me plaît, dit le comédien, qui, rappelons-le, connaît le Québec intimement pour y avoir vécu une bonne partie de sa jeunesse. C'est aussi une façon pour moi d'assumer ma mégalomanie.»

Un gros avec la tête froide

À l'écran (petit et grand), sur la scène de l'Olympia à Paris, aux côtés de Jean Reno (dans La Rafle de Roselyn Bosh), dirigé par le papa de E.T., Gad Elmaleh donne l'impression de savourer chaque instant, tout en gardant étrangement la tête froide. «Est-ce que j'ai la grosse tête? Non, assure-t-il, avec ce petit je-ne-sais-quoi de sincère dans le fond des yeux. Est-ce que j'ai été tenté de l'avoir? Oui, mais j'ai cette démarche d'introspection dans ma vie qui me préserve de ça. Quand tu es connu, il faut arrêter de croire tout ce qu'on te dit, les "je t'aime", les "tu es formidable", les "tu es le meilleur". Sinon, tu deviens fou...»

La formule semble d'ailleurs payante pour l'humoriste-comédien-acteur en phase ascendante — les producteurs se l'arrachent; quelques jours après cette rencontre, il allait piloter la prestigieuse cérémonie des César en France — qui, en apprivoisant sa notoriété, s'expose régulièrement aux quelques plaisirs publics qui y sont liés. «Être connu, ce n'est pas juste signer des autographes, dit-il. Ça fausse aussi les relations humaines.» Et la résultante, Gad Elmaleh s'amuse, comme il le fait avec son existence, son environnement et son entourage, à la disséquer.

«J'adore observer le comportement des gens qui savent que tu es connu ou encore celui des personnes qui ne savent pas que tu es connu, mais qui voient que les gens te reconnaissent autour», dit-il. L'alchimie donne l'impression d'être complexe. Elle a toutefois pris forme — avec cheveux blonds — en janvier dans un bar de Los Angeles, où le chouchou de ces dames a donné un spectacle en français — pour les francophones du coin. «J'essayais d'aborder une fille qui ne s'intéressait pas à moi, raconte l'éternel célibataire — "c'est un des effets pervers de la notoriété, explique-t-il: la solitude". À un moment, un couple de Français est entré, m'a reconnu, a pris des photos avec moi. Et là, tout à coup, la fille a changé d'attitude: elle était totalement dédiée à moi.» Il rigole. «J'aurais dû terminer la soirée avec elle!»

Le vert sur le gril

L'anecdote pourrait se retrouver dans la nouvelle mouture de son spectacle, qu'il ouvre généralement avec les phrases magiques que ses inconditionnels lui servent parfois, dans sa loge, dans la rue, avant de monter dans un avion... Comme cet homme qui lui a dit: «Ma femme vous adore et c'est réciproque» ou cette femme: «J'ai adoré votre DVD. Est-ce que vous allez faire les bonus ce soir?» C'est comme ça qu'il met la table avant d'aborder le plat de résistance qui, dans la version 2010, ne va pas plaire à tous: l'artiste a décidé de manger du vert, cuisson saignante, prévient-il en toute quiétude.

«L'écologie, je suis écoeuré d'en entendre parler, lance Gad Elmaleh. Je trouve que le discours environnemental est devenu un discours systématique, surtout chez les artistes. Je comprends les préoccupations, mais il y a, tout à coup, une forme de mode qui m'agace, qui n'est pas rationnelle.»

L'agacement a des formes multiples: il se trouve aux pieds de son amie en Californie qui lui a montré récemment ses chaussures haut de gamme, coûtant plusieurs centaines de dollars, «mais qui étaient biologiques», dit-il. «Il y a un paradoxe, une incohérence.» Et puis, il y a cette autre «amie actrice française» outrée d'apprendre que c'est en avion qu'il allait se rendre au Québec. «Mais tu vas polluer», m'a-t-elle dit. «Et comment je viens au Québec, moi? En ramant? On est dans cette époque: quand on jette ses piles dans une poubelle, on nous parle des ours blancs. Je ne suis pas contre l'écologie, les petits gestes responsables, mais la dictature verte, l'extrémisme, je dis non!»

Le propos n'est peut-être plus à contre-courant. Il ne devrait pas, non plus, altérer le pouvoir d'attraction de l'humoriste qui, lors de tous ces passages à Montréal, attire les foules et met les jeunes filles en émoi avec toujours la même efficacité. Redoutable. C'est que Gad est un magicien. Il l'a prouvé en 2007, en livrant devant un public bigarré et conquis d'avance l'avant-première mondiale de son Papa est en haut, dans la chic salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts. Il a depuis promené ce spectacle dans toute la francophonie.

Trois ans plus tard, la version qu'il se prépare à présenter au Centre Bell ne contient plus que 50 % du texte original, prévient Gad, sincère, mais franchement en tournée de promotion. «Pour moi, c'est donc une façon de boucler la boucle.» Et, qui sait, de récolter, sur une autre terre, d'autres de ces petites pièces langagières qui viennent cimenter les échanges entre la célébrité et ceux qui admirent son ascension... prouvant du coup que l'art de la création est peut être, finalement, transmissible.