Totem fait du surplace

Avec Totem, On aurait souhaité l’exploration de nouvelles avenues.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Avec Totem, On aurait souhaité l’exploration de nouvelles avenues.

Robert Lepage, l'homme de scène multidoué et surdoué, réclamait son spectacle pour une tente jaune et bleue du Cirque du Soleil (CDS) depuis des années. La compagnie l'avait d'abord convaincu de se frotter à une forme fixe, avec des moyens illimités. L'alliance des deux géants a accouché de KÀ, toujours présenté à guichets très fermés à Las Vegas. Ce spectacle a repoussé les limites du possible avec une machinerie de scène digne d'un Leonardo postmoderne. Il a aussi permis d'obtenir la commande convoitée pour la direction d'un show pour chapiteau qui est devenu Totem, lancé officiellement hier soir à Montréal.

On pouvait donc s'attendre au mieux, à la fine fleur, au passage transcendant d'une barre placée au plus haut. Et alors? Malheureusement, ça ne marche pas. Enfin, pas au niveau d'excellence légitimement attendu. Ce Totem s'avère bien sculpté, ni plus ni moins, et tout son défaut est là.

Reprenons. La plupart des numéros respectent des standards surélevés. Quoi de plus normal? Le CDS reçoit des centaines de propositions du gratin des acrobates, jongleurs et clowns de la planète cirque. Le secteur de la recherche et du développement de l'usine à rêves en rajoute. Bref, les spectateurs (et surtout ceux qui payent leurs billets, contrairement aux zélateurs médiatiques du bon goût) ne peuvent exiger moins que la crème de la crème.

Elle est servie à plusieurs reprises par des maîtres de différentes disciplines immensément exigeantes. Dix hommes en larguent quatre autres sur des barres russes. Cinq femmes en monocycle surélevé lancent du pied des bols et les rattrapent sur leur tête. Deux antipodistes agitent des tissus les quatre fers en l'air et se les refilent. Tous ébahissent. On l'a dit, mais on peut le répéter: le duo sur trapèze fixe touche au merveilleux.

Même les propositions moins éblouissantes reposent sur des prouesses. Le trio d'anneaux ne casse rien mais a le mérite d'exposer des corps sculpturaux, trois belles leçons d'anatomie vivante.

Le problème n'est pas dans ses parties, mais dans le grand tout. C'est l'enrobage qui déçoit, ce que M. Lepage a dirigé, ses choix, son fil rouge. Il promettait un spectacle sur l'évolution, des amibes aux étoiles. Il propose bien des clins d'oeil sur l'évolution: ici avec un défilé d'hominiens, pour ainsi dire du singe à l'homme d'affaires cellularisé; là avec un Darwin-jongleur. La tortue, l'animal totémique de Totem, fournit d'intéressants éléments scéniques. Les références aborigènes, amérindiennes et autres «cultures premières» se multiplient jusque dans la musique, les accessoires et les costumes.

Toutefois, ceci ne suffit pas à lier cela et devient souvent soit accessoire, soit forcé, soit inutile, soit emberlificoté. L'impressionnant numéro de perches (un acrobate s'active sur un poteau porté par un autre) pourrait très bien se retrouver en l'état, avec ses costumes en similitigre, au programme de l'émission française Le Plus Grand Cabaret du monde. Avec le numéro de patins à roulettes, on touche au ridicule «à la canadienne». Les patineurs déguisés en Amérindiens de pacotille arrivent en canoë pour virevolter sur un socle en forme de tambour. La finale bollywoodienne dansée en rajoute dans le syncrétisme agité mais sans finesse.

La touche de l'enfant prodige de Québec ne fait qu'effleurer la production. Une passerelle mobile et de belles projections au sol rappellent la passion lepagienne pour les nouvelles technologies scéniques, cette fois trop peu exploitées. En plus, la forêt de bambou de la scénographie évoque un peu, en plus court, celle de Varekaï.

Au fond, Totem ne propose qu'un spectacle sous chapiteau du Cirque du Soleil. Rien de moins et rien de plus. On aurait souhaité l'exploration de nouvelles avenues, un peu comme Corteo, dirigé par Daniele Finzi Pasca. Ce show avait ses défauts, mais il osait. Totem reste en place, planté dans la nouvelle tradition ébauchée depuis un quart de siècle par une compagnie qui n'aura pas su assez évoluer avec ce spectacle sur l'évolution pourtant dirigé par un révolutionnaire du spectaculaire.