Présence culturelle - Il y eut William Raphael, Ludmilla Chiriaeff...

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
Leonard Cohen
Photo: Agence Reuters Luke MacGregor Leonard Cohen

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Bien sûr, il y a Leonard Cohen et les écrivains Mordechai Richler et Mavis Gallant. La chanteuse Maureen Forrester, connue dans les années 1960 pour sa voix de contralto. L'architecte Moshe Safdie, qui a signé Habitat 67. La liste des artistes juifs qui ont contribué à la vie culturelle du Québec est longue. Mais impossible, pourtant, de la bien établir.

Peut-on tracer le portrait de la contribution juive à la culture et aux arts du Québec? Mission difficile. Trop difficile, admet Loren Lerner, directrice du Département d'histoire de l'art de l'Université Concordia.

Il y a, bien sûr, William Raphael, le premier artiste juif du Québec, facile à nommer. Orthodoxe arrivé à Montréal autour de 1860, après des études à l'Académie des beaux-arts de Berlin, il signe des portraits pour gagner sa croûte. Il donne aussi dans le paysage et le tableau sur la vie quotidienne. Mais ensuite, et maintenant? Comment tracer une tangente entre William Shatner, acteur dans Star Trek, Efrim Menuck, de l'ex-groupe indie rock Godspeed You! Black Emperor, Maurice Zbriger, violoniste et compositeur, et Saidye Bronfman et son incontournable centre?

«Je vois deux problèmes pour évaluer l'influence juive. D'a-bord, qu'est-ce qu'un artiste juif?», demande madame Lerner. «Si quelqu'un est de parents juifs mais ne pratique pas, même s'il aborde quelques thèmes typiques, doit-on le considérer?» Ludmilla Chiriaeff, pionnière de la danse au Québec et mère des Grands Ballets canadiens de Montréal, illustre la problématique. Considérée comme «quart-juive par son père» par les nazis, elle est accueillie ici par la communauté mais ne se définit pas par la religion. Son influence sur la danse est énorme.

À partir d'Expo 67

«Ensuite, poursuit Lerner, les artistes n'aiment pas être catégorisés, qu'ils soient féministes, noirs, juifs... Ils se retrouvent de temps en temps étiquetés pour une exposition ou un spectacle.» Lerner ne note pas de caractéristiques particulières à la production juive. Mais des thèmes, oui.

«Pas chez tous les artistes. Mais certains parlent d'Israël, surtout dans les années 1950 et 1960. À Expo 67, au Pavillon du judaïsme, le grand public a pu voir pour la première fois des artistes juifs, comme le peintre David Silverberg, en-dehors du YMHA [le YMCA hébreu]. Dans les années 1970 et 1980, avec l'intérêt du postmodernisme pour les origines, pour le "d'où est-ce que je viens?", le contexte géographique et social se retrouve dans les oeuvres. Et, particulièrement dans la production des années 1980 et 1990, l'Holocauste. Presque tous les artistes juifs l'ont, d'une façon ou d'une autre, abordé.»

Les premiers des modernes

Esther Trépanier, directrice du Musée national des beaux-arts du Québec, a monté l'exposition Peintres juifs de Montréal. Témoins de leur époque, 1930-1948. D'abord présentées dans la Vieille Capitale, les oeuvres sont, depuis janvier, au Musée McCord de Montréal, et ce, jusqu'à samedi prochain.

«Étudiante, j'ai noté qu'il y avait deux périodes dans l'histoire de l'art du Québec: d'abord ceux qui peignaient le terroir, l'art ancien, la campagne, etc. Puis, Borduas et le Refus Global. Il devait y avoir eu, entre les deux, des artistes de leur temps, figuratifs, mais qui s'inscrivaient dans la modernité.» Et, surprise, la plupart des peintres de ce chaînon manquant sont juifs.

Ils se nomment Jack Beder, Alexander Bercovith et Louis Muhlstock, entre autres. Ils habitent «autour de la chic main Saint-Laurent, pas chic du tout à l'époque, avec la plus grande concentration d'usines de textile et de fabrication au Canada. Ils sont récemment immigrés, défavorisés, pauvres, mais en faveur de la culture», précise Trépanier.

Ils peignent ce qu'ils voient: les mendiants, le chômage, les usines, les prostituées. «Ils s'intéressent non seulement aux paysages urbains, mais à l'homme souffrant, à la figure humaine contemporaine, à la guerre et au fascisme. Ils ont un regard que je ne qualifierais pas de sombre, mais de réaliste. Du côté moderne de la figuration, ils se démarquent par une attention aux enjeux humains de l'époque, un humanisme, une compassion.»

La campagne est bleue et la ville est rouge

Et Loren Lerner, de l'Université Concordia, d'ajouter: «Ils faisaient, dans les traces des impressionnistes et des postimpressionnistes, ce que les peintres européens modernes faisaient. Mais leur production émerge parce que les professeurs d'art canadiens-français insistaient pour que l'art traite de la campagne. La ville était vue comme atroce et décadente, l'objectif étant de garder les gens dans les milieux ruraux. Des artistes très connus du Québec se confinent alors aux thèmes agricoles et aux paysages pour cette raison. Ils n'étaient pas encouragés à représenter la ville, et c'est un peu à cause de ce tabou que la production des peintres juifs d'alors ressort. Ces artistes étaient si pauvres, ils ne pouvaient se rendre à la campagne. Ils peignaient ce qu'il y avait autour d'eux...»

Les deux femmes poursuivront l'analyse lors du symposium «Le Montréal juif: les années 1930 et 1940», proposé par la Chaire de l'Université Concordia en études juives canadiennes, en collaboration avec le Musée McCord, les

29 et 30 avril prochains.

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Pour plus d'information sur l'exposition et le symposium: www.mccord-museum.qc.ca

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Collaboratrice du Devoir