Se prendre au jeu (de tarot)

Le Diable, de Max Wise
Photo: Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal Le Diable, de Max Wise

Avec son bateleur et son «hermite», avec son couple impérial et sa paire pape et papesse, puis avec tous ses autres personnages iconiques, de l'amoureux au diable, le jeu du tarot est une grande marmite de récits mystérieux et mystiques. On n'appelle pas pour rien ses lames des «arcanes». Les tireuses de cartes et autres férus d'astrologie en ont fait certes un de leurs joujoux, mais ce «simple» jeu peut aussi être un étonnant corpus d'oeuvres.

Des oeuvres d'art, comme le jardin de sculptures qu'en a tiré Niki de Saint Phalle, ensemble bâti dans les dernières années de sa vie, en Toscane. Ou comme ce collectif Tarot de Montréal, à la fois cartes d'honneur (les 22, éditées en une centaine d'exemplaires) et oeuvres sur papier. Imaginé et idéalisé par la peintre Marie-Claude Bouthillier, mais réalisé par une vingtaine de ses collègues, le Tarot de Montréal est exposé à la maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, ce printemps. À l'automne, il parcourra l'île dans le cadre du programme «Con-seil des arts de Montréal en tournée».

Mariages étonnants

Bien que Marie-Claude Bouthillier pratique à l'occasion la cartomancie, ce n'est pas tellement l'expérience ésotérique du tarot qui la fascine. Si le hasard veut que vous tombiez sur elle le jour de votre visite, elle se fera un plaisir de vous parler de la «montagne de sens», du «problème pictural» qu'elle voit dans chacune des lames. Son projet, inspiré du Tarot de Marseille, le plus connu parmi ceux mis en circulation depuis des siècles, réactualise une iconographie, disons, moyenâgeuse.

Et elle a agi en véritable chef d'orches-tre. Elle a non seulement établi les règles (chaque nouvelle devait respecter les attributs d'origine), mais elle a décidé qui composerait avec quoi. Les «je lui ai assigné», «lui ai attribué» abondent dans les textes explicatifs, accessibles sur son site Internet (www.marieclaudebouthillier.org). Humble, elle ne s'est réservé que le dos de chaque carte. Le dos taroté, comme on le désigne, et qui convient à la grille qu'elle pratique dans sa peinture. Et qui lui permet d'adosser chacune des démarches, «comme si je tenais chaque artiste dans mes bras», écrit-elle.

Si certains mariages semblent naturels — l'univers sombre et torturé de Stéphanie Béliveau pour reprendre Le Pendu, par exemple —, d'autres surprennent. Sylvie Bouchard a hérité de La Justice, Marie-Claude Pratte de La Tempérance, Andrea Szilasi de L'Amoureux. Aussi, parmi les 22 invités, quelques artistes rares, dont Patrice Fortier, à qui on a offert l'arcane sans nom et sans numéro, soit la treizième du lot, dite La Mort.

Fortier, écrit la commissaire, est «un artiste jardinier et semencier, qui travaille au rythme des saisons et n'est donc pas effrayé par la carte Sans Nom». Dans son oeuvre, la mort appelle une renaissance, des cycles de vie, non pas une fin sans suite.

L'expo est à l'image de l'optimisme de cette treizième carte. Même devant Le Pendu, tête en bas et sourire aux lèvres, il y a de quoi tirer des points positifs. Celui-ci exprime des valeurs nobles, tels le sacrifice, l'attente ou la méditation. Bien sûr, tout est question d'interprétation. Montagne de sens, disait-on.

Le problème pictural, lui, est exploré et exploité de diverses façons. Éric Simon opte pour la répétition du motif dans Le Bateleur, figure appelant la vigilance. Le travail de la lumière est l'affaire de Yann Pocreau, dont la photographie représente L'Hermite et sa solitude. Max Wyse joue avec les symboles dans Le Diable, Sonia Haberstich (La Maison Dieu) avec les couleurs et Kim Waldron (Le Mat) ou Pierre Gauvin (Le Chariot) avec des concepts d'autoreprésentation.

Les artistes devaient composer avec certaines normes (comme le format), mais Marie-Claude Bouthillier a néanmoins laissé libre choix quant au traitement du sujet. Pour une Kim Waldron fidèle à la composition de départ — dans sa photo, elle prend la peau du pèlerin happé par-derrière par un chien —, on retrouve une Cynthia Girard qui change radicalement l'image. Dans sa gouache où la matérialité du papier (sa résistance) est manifeste, La Force n'est plus identifiée par une dompteuse de lion, par une relation d'autorité. Indépendants sans être isolés, sa tortue, son oiseau et son papillon ne sont plus l'illustration de la force brute, mais de quelque chose qui a à voir avec la sagesse et l'habileté des gestes.

L'uniformité des lames et la rigidité des paramètres de base font du Tarot de Montréal une expo toute simple. Si elle se présente ici selon l'ordre numéral des lames, qui dit que la prochaine fois, la commissaire n'optera pas pour une configuration moins linéaire, ou ne jouera pas avec Le Mat, l'atout parmi tous ces atouts, dont la place est interchangeable. Et question d'habiter l'espace et de rompre avec la monotonie, deux tables, de la hauteur d'un enfant de deux ans, présentent deux ensembles de cartes, celui de Marseille et celui de Montréal. Le tarot n'est pas que de l'art, c'est aussi un jeu.

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Collaborateur du Devoir