Sous les pavés, les champs

 La maison Joseph-Décary, avenue de Vendôme.
Photo: La maison Joseph-Décary, avenue de Vendôme.

Montréal l'urbaine, la culturelle, la métropole, ne cache pas si loin derrière elle son passé rural et agricole. Quelques fermes encore actives sur l'île en témoignent notamment. Héritage Montréal et ses partenaires lèvent le voile sur ce legs encore palpable à l'occasion de la Journée internationale du patrimoine, dimanche, qui porte sur le thème de l'agriculture.

«On oublie que Montréal était rurale jusqu'au milieu du XXe siècle, avant que l'urbanisme ne prenne son ampleur», souligne Jennifer Ouellet, conseillère en aménagement au Bureau du patrimoine, de la toponymie et de l'expertise de la Ville, qui livrera une conférence demain sur les anciennes maisons de ferme à Montréal et sur l'île Bizard.

Quelque 170 de ces demeures construites aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ont été inventoriées par le Bureau en 2006. Il en reste des traces surtout dans l'ouest de la ville, mais on en trouve quelques-unes encore tout près du centre-ville, dans le secteur de Côtes-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce. Maisons en pierres, en briques ou en bois, la plupart sont habitées mais ont bien sûr perdu leur vocation.

Certaines de ces habitations cachent un mystère qu'une historienne du Bureau dévoilera dans une autre conférence demain: les maisons à mur-pignon découvert. Leur particularité? Leurs murs de flanc s'élèvent plus haut que le toit à pignons. Or ces habitations de la première moitié du XXe siècle, qu'on a toujours appelées erronément les «maisons coupe-feu», seraient beaucoup plus nombreuses qu'on le pensait.

«Il en reste peu à Montréal [officiellement sept sur les 60 répertoriées], mais on est tombés sur une talle, révèle Denise Caron, l'historienne qui a mené ce qu'elle appelle désormais en riant les «enquêtes Caron». On va expliquer comment on est arrivés à trouver beaucoup plus de maison qui étaient comme ça mais ne le sont plus, quelle est la clé qui nous permet de les identifier.» En les renommant «maisons à mur-pignon», le mystère commençait déjà à s'élucider...

Autres témoins du passé agricole, une poignée de fermes agricoles sont encore actives sur le territoire, dont la Ferme Fort de Senneville et celle du parc Bois-de-la-Roche sur les rives du lac des Deux-Montagnes, une ancienne ferme expérimentale rachetée par la Ville en 1991.

«Plusieurs des grands personnages du [chic quartier Golden] Square Mile de Montréal avaient leur maison de campagne dans ce coin, raconte Dinu Bumbaru, responsable des politiques d'Héritage Montréal et président d'ICOMOS Canada, organisation mondiale du patrimoine. C'était des gen-tlemen farmers, dont les compagnies avaient un volet recherche et développement pour améliorer les productions.»

Mais il n'y a pas que les fermes et les maisons qui témoignent des champs sous les pavés.

«Si les premiers monuments naturels de Montréal sont le fleuve et le mont Royal, le premier monument historique, c'est le cadastre», lance en souriant M. Bumbaru, qui participera d'ailleurs à la visite guidée de dimanche sur le patrimoine agricole du centre-ville.

Il explique que le cadastre dont la Ville a hérité et qui a dicté le tracé des rues est un cadastre de champs, d'où les distorsion de la trame urbaine dans Pointe-Saint-Charles, par exemple. La visite (malheureusement complète!) démarre à l'angle des rues Sherbrooke et Atwater pour évoquer l'ancien domaine des Sulpiciens, qui s'étendait du boulevard René-Lévesque à The Boulevard et regorgeait de potagers, de plantations d'arbres fruitiers et d'élevages divers.

Elle se conclut au pied de la pinte de lait, récemment repeinte grâce à Héritage Montréal, clin d'oeil au passage à l'ère de l'agriculture industrielle. «Le lait n'était pas produit en ville mais il y était amené, traité et distribué», note M. Bumbaru.

Entre les deux, le groupe s'arrêtera au jardin du Centre canadien d'architecture conçu par l'artiste-architecte Melvin Charney, dont les pommiers et les sculptures évoquent peut-être le mieux ce passage d'une période agricole productive à une période urbanisée.

- Journée internationale du patrimoine: détails à www.heritagemontreal.org.

- Renseignements: 514 286-2662.